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Entre deux intelligences

  • Boris Sakowitsch
  • 10 février 2026
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Dans une conférence donnée en 1947, Georges Bernanos formulait une intuition d’une étonnante actualité. Le danger, écrivait-il, n’était pas dans les machines elles-mêmes – car il faudrait alors nourrir l’illusion absurde de pouvoir les détruire pour se sauver – mais dans le nombre croissant d’hommes habitués, dès l’enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner1.

Autrement dit, le risque n’est pas technologique ; il est anthropologique. Il ne tient pas à la puissance des dispositifs, mais à l’horizon de désir que nous leur abandonnons.

Pourtant, notre manière de parler de l’intelligence continue de contourner cette question, puisque nous oscillons encore entre deux fictions rassurantes.

La première est ancienne : l’idée surgirait dans l’esprit d’un individu d’exception, éclairé par une sorte de faveur du destin. On en a fait une image canonique — Newton et sa pomme — comme si la gravitation s’était donnée à lui dans la solitude d’un jardin, sans toute une généalogie de travaux, de lectures, de correspondances. Nous continuons pourtant à penser le savoir à travers cette petite mythologie du génie solitaire, d’Archimède s’écriant « Eurêka ! » dans son bain à Einstein griffonnant seul ses équations dans un bureau enfumé. 

L’autre fiction est plus récente : celle d’une intelligence collective quasi organique, qui se formerait spontanément par la mise en réseau de nos contributions. À l’ère du numérique, l’IA est régulièrement convoquée comme la preuve qu’une intelligence globale serait en train d’advenir. Ce serait la noosphère enfin réalisée, l’esprit commun rendu opérationnel.

Or, les deux images sont trompeuses, chacune à sa manière. L’individu héroïque nie les conditions d’émergence des idées. En effet, la pensée n’est jamais localisée : elle s’inscrit dans un milieu, un tissu, un champ commun. Edgar Morin y voyait un système complexe où les idées sont des formes vivantes, sensibles aux interactions qui les transforment. En d’autres termes, ce n’est pas l’individu qui pense, mais la circulation entre les individus. Dans son célèbre ouvrage La structure des révolutions scientifiques, Thomas Kuhn a démontré que les grandes théories ne naissent jamais d’un esprit isolé, mais socialement d’une reconfiguration entière d’un champ de problèmes. 

D’un autre côté, la fiction d’une intelligence entièrement collective pose un autre problème : elle suppose qu’il suffirait d’agréger des données ou des contributions individuelles pour que surgisse une unité d’esprit. Encore une fois, l’IA illustre bien ce malentendu : elle orchestre des corrélations, mais ne produit ni intention commune, ni horizon partagé, ni interrogations nouvelles. 

L’IA compile des réponses ; elle n’invente pas l’espace des questions. Elle donne l’apparence du collectif, sans la dynamique vivante qui le caractérise. 

À ce titre, le mythe de « LA bonne idée » mérite lui aussi d’être interrogé. Nous continuons à chercher l’évidence décisive, la formule juste, l’intuition parfaite, comme si une pensée ne valait qu’à condition d’être immédiatement cohérente et autosuffisante. Or, l’histoire des idées montre souvent l’inverse : ce ne sont pas les idées achevées qui fécondent la pensée, mais les idées imparfaites mises en regard. Deux idées moyennes, partielles, parfois contradictoires, peuvent produire plus d’intelligence qu’une idée supposée brillante mais close sur elle-même. 

C’est dans leur confrontation, dans l’écart qu’elles dessinent, que surgit un espace de travail. La pensée ne progresse pas par révélation, mais par friction ; non par certitude, mais par mise en tension. Une idée isolée tend à se défendre ; deux idées en miroir s’obligent à se transformer. C’est dans cet entre-deux instable — ni synthèse immédiate, ni hiérarchie évidente — que la pensée devient réellement productive.

Entre ces deux extrêmes — l’individu providentiel et le fantasme d’une intelligence globale — il y a la réalité plus subtile de la pensée humaine : un mouvement, un passage, une tension créatrice. La connaissance n’est jamais purement solitaire, jamais totalement collective. Elle est ce qui se forme dans l’intervalle : un réseau de reprises, d’oublis, de malentendus féconds, de dialogues explicites ou implicites. Les idées changent de mains, changent d’accent, changent de fonction. Elles vivent dans cette migration continue. La mémétique, en parlant de “mèmes”, ne faisait que formaliser cette intuition ancienne : une idée n’existe vraiment que dans sa propagation, pas dans son origine.

L’IA vient précisément révéler, en creux, cette structure intermédiaire. Elle ressemble à un esprit collectif, mais elle n’a ni désaccords, ni lenteurs, ni hésitations : toutes ces zones de friction où nos idées se forment et se transforment. Elle n’est ni le génie solitaire, ni l’intelligence collective. Elle est un dispositif de répétition sophistiqué, qui loupe ce qui rend la pensée vivante : la capacité non seulement à produire des réponses, mais à soulever des problèmes inattendus. 

Deux idées moyennes, partielles, parfois contradictoires, peuvent produire plus d’intelligence qu’une idée supposée brillante mais close sur elle-même. 

L’IA agit ainsi comme un révélateur brutal. Elle met en crise nos deux mythologies rassurantes : celle du génie solitaire comme celle d’une intelligence collective automatique. En les mimant à la perfection, elle en montre les limites. Elle simule l’inspiration individuelle et l’agrégation collective, sans jamais accéder à ce qui fait la densité du penser.

Dès lors, penser n’est pas seulement produire des réponses pertinentes. C’est éprouver une résistance, formuler une question mal assurée; et accepter parfois l’inconfort d’un désaccord ou d’un silence. Là où l’IA optimise, la pensée humaine hésite ; quand elle calcule, nous interprétons.

L’IA ne pense pas à notre place. Elle nous force, au contraire, à penser ce que penser veut dire.

Loin de signer la fin de l’intelligence humaine, l’IA nous oblige simplement à en préciser la nature. Elle rappelle que l’intelligence n’est ni une étincelle individuelle, ni une somme de données bien connectées, mais un travail fragile de relation et de temporalité, parfois de conflit. Ce que l’IA ne fait pas, c’est habiter cet intervalle où les idées se transforment en se confrontant au réel et aux autres.

  1. « Le danger n’est pas dans les machines, sinon nous devrions faire ce rêve absurde de les détruire par la force, à la manière des iconoclastes qui, en brisant les images, se flattaient d’anéantir aussi les croyances. Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. » Georges Bernanos, La France contre les robots, 1947. ↩︎

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