Fondamentalement, l’odeur dérange, et l’on ne retient souvent de celle-ci que ses émanations les plus désagréables. Ainsi le nez devient souvent l’organe-poubelle, irréversiblement et injustement associé à la saleté et à la pourriture. Pour le dire plus crûment il est l’organe de la merde ; et dans nos sociétés aseptisées ses défenseurs se voient au mieux réduits à des épicuriens obscènes.
Alors comprendre pourquoi il n’a cessé d’être dévalué, c’est oser un premier pas en faveur de sa réhabilitation, et retracer par la même occasion une histoire de nos mœurs purifiée, et donc « inodore ». En face à ce silence olfactif, il importe de rappeler que les pouvoirs de l’odorat demeurent insoupçonnés, et que défendre cette petite philosophie de l’odorat, c’est également revalorisation du « flair », que l’on doit comprendre comme un mode de connaissance insolite et intuitif, un véritable modèle de sagacité.
Symboliquement la faiblesse de l’odorat devient l’attribut de la force de l’homme qui doit surpasser la bête grâce à son intelligence.
L’assesseur de collège Kovalev se réveille un matin privé de son nez. Stupéfaction. Horreur. Pourtant, en se promenant dans la rue, les passants ne remarquent rien: son nouveau visage ne suscite guère plus chez les autres que de l’indifférence. Comme dans cette nouvelle écrite par Nicolas Gogol en 1836 (Les Nouvelles de Pétersbourg, Le nez), la question de l’odorat génère tout au mieux un silence bavard. Pourtant, l’émanation d’une mauvaise odeur trahira plus de choses et recueillera sûrement plus de quolibets qu’une voix éreintée ou qu’une vue défaillante. Comme si le nez était d’autant plus dévalorisé qu’il trône pourtant insolemment au milieu de notre visage. Côté histoire des idées, la philosophie a toujours fait peu de cas de l’odorat, largement concurrencé par les deux éternels champions que sont la vue et l’ouïe.
L’occident a élu la vision comme le sens noble par excellence : ainsi le discernement et la lucidité sont-ils les seuls garants de la vérité, et il reste donc peu de place pour l’odorat dont Saint Bernard ira même jusqu’à dire – odoratus impedit cogitationem – qu’il empêche de penser
Dans la philosophie grecque par exemple, la connaissance véritable repose sur une métaphore de la vision puisqu’en effet la vérité, par opposition à la doxa (l’opinion) renvoie originellement à un « dévoilement ». Ainsi le mythe de la caverne auquel recourt Platon dans la République, constitutif de toute l’histoire de la pensée, décrit par le recours à des métaphores visuelles le passage de l’ombre intérieure à la lumière extérieure, et donc allégoriquement la transition de l’ignorance vers la connaissance. Bien plus tard dans la philosophie classique la raison sera-t-elle appelée la « lumière naturelle », et la faculté de connaître « l’entendement ». Ce dernier fait référence à « entendre droitement », puisqu’il s’agit de dépasser la perception et la connaissance par ouï-dire. Sur le modèle de la théologie chrétienne fondé sur le postulat de l’immortalité de l’âme et la quête des arrière-mondes, l’Occident a élu la vision comme le sens noble par excellence : ainsi le discernement et la lucidité sont-ils les seuls garants de la vérité, et il reste donc peu de place pour l’odorat dont Saint Bernard ira même jusqu’à dire – odoratus impedit cogitationem – qu’il empêche de penser. L’odorat est fondamentalement destitué et relégué au rang de sens de l’animalité.
Le déclin de l’olfaction
Freud recourt à une explication d’ordre anatomique, celle de la verticalité de l’homo erectus: en cessant de marcher à 4 pattes, nos ancêtres sont devenus plus sensibles aux perceptions visuelles : ils ont libéré leur nez du pouvoir excitant de l’odeur. Symboliquement la faiblesse de l’odorat devient l’attribut de la force de l’homme qui doit surpasser la bête par son intelligence.
Dieu n’a pas d’odeur.
Bien plus tard avec l’avènement de la morale judéo-chrétienne, l’odeur et le nez renvoient encore à l’animalité : peu conforme à la vie harmonieuse dans une société purifiée, stérilisée, et basée sur le modèle d’un individu sain de corps et d’esprit qui fonde sa conduite sur la morale, l’odorat reste le sens des instincts primaires. Son rejet procède plus largement d’une dévaluation et d’un mépris du corps, au nom du salut de l’âme et de la toute-puissance de l’esprit. On peut lire dans La Bible : « Si vous vivez dans la chair, vous mourrez » (Épître de Paul aux Romains 8:13), ou encore : « c’est l’esprit qui vivifie. La chair elle ne sert à rien. » (Évangile selon Jean 6:63). La haine du corps s’accompagne naturellement d’une haine tenace pour l’olfaction, et les références ne manquent pas, également dans la représentation mythologique médiévale, où le corps devient en quelque sorte l’embarras de l’âme, son humeur, sorte de théâtre de toutes ses mortifications. Pas étonnant si dans la mythologie chrétienne les anges sont tous incorporels… Décidément, Dieu n’aurait-il pas d’odeur ?
La haine du corps s’accompagne naturellement d’une haine tenace pour l’olfaction
Pire, le nez concentre les aversions et les passions comme un révélateur. Aussi, dans une métaphore sexuelle, « humer », c’est faire pénétrer l’odeur dans mon corps. Par conséquent la façon dont les mauvaises odeurs envahissent subrepticement notre corps en entrant dans nos narines s’apparente à un viol : l’incommodité et le désagrément forcé que génèrent les mauvaises odeurs à notre insu fait du nez un « organe de servitude ».
La vie des odeurs
Pourtant les odeurs ont bien souvent un rôle social fondamental, et la dévaluation systématique que l’on fait subir à l’odorat est bien souvent la conséquence d’un point de vue ethnocentré. Rappelons déjà que l’olfaction est présente dès les balbutiements de la vie : ainsi la première relation qu’entretient un nouveau-né avec le monde est celle rapportée par l’odeur maternelle. En effet, au moment de la naissance, les glandes mammaires de la mère sécrètent une odeur qui permet au nourrisson encore aveugle de se guider jusqu’au sein maternel.
l’olfaction est présente dès les balbutiements de la vie : ainsi la première relation qu’entretient un nouveau-né avec le monde est celle rapportée par l’odeur maternelle
Dans un autre registre certaines odeurs peuvent fonctionner comme des formes de réminiscence : c’est l’épisode fameux de la madeleine de Proust, dont l’odeur trempée dans le thé fait ressurgir les souvenirs d’enfance les plus enfouis de l’auteur de la Recherche du temps perdu. Il existerait donc une mémoire olfactive, plus précise, plus évocatrice et plus profonde que les souvenirs conservés par la vue ou par l’ouïe. Primat du nez, donc, sur tous les autres sens.
Il en va de même avec la notion de sociabilité, dans laquelle l’odorat joue un rôle essentiel. C’est l’importance des bonnes odeurs (bonnes odeurs, bonnes mœurs) dont témoigne par exemple l’usage des parfums. Ces derniers structurent le bon déroulement de la vie en société, parfois à tel point que la cour de Louis XV, par exemple, était appelée en Europe la « cour parfumée ».
le mot «Olfaction» procède d’ailleurs de la racine latine Oleo qui signifie « exhaler », mais aussi « s’élever en haut ».
Aussi chez certains peuples la respiration de l’odeur de l’autre est considérée comme une expression raffinée de politesse : c’est le cas des Maoris, en Polynésie, des Tongas en Nouvelle-Zélande où se pratique le baiser esquimau, sorte de baiser d’odeurs qui consiste dans le frottement des nez l’un contre l’autre. En Inde également certaines formes traditionnelles d’accueil consistent à sentir la tête de l’autre, et les Védas évoquent le plaisir qu’éprouvent les pères à humer la tête de leurs enfants après une longue absence. Car l’odeur, sorte de vapeur et de prolongation de l’être, est toujours un marqueur de l’individualité : le mot «Olfaction» procède d’ailleurs de la racine latine Oleo qui signifie « exhaler », mais aussi « s’élever en haut ». Pas étonnant dès lors de retrouver la prééminence de l’olfaction et l’univers des odeurs en corrélation étroite avec la sphère du sacré. Dans la mythologie grecque, les Dieux, qui se nourrissent principalement d’ambroisie, dégagent une odeur agréable, l’euodia. Dans les rituels bouddhistes et chrétiens, mais aussi dans la tradition japonaise, les parfums et en particulier l’encens possèdent une nature divine, en vertu de leurs pouvoirs de purification et de leur aptitude à éveiller la contemplation et le recueillement.
Le flair, la sagacité
Sentir, c’est donc capturer le monde dans une disposition inhabituelle, mais néanmoins fondamentale : sur ce modèle peut-être pourrait-il bien y avoir une pensée olfactive spontanée qui exprimerait le tempérament de nos âmes ? (et non plus l’inverse comme a pu en témoigner la longue histoire de la dépréciation de l’odorat dont nous avons parlé plus haut). Olfaction vient du latin Olfacio qui renvoie au flair mais qui signifie également « prévoir » et « pressentir ».
Alors oui peut-être que l’argent n’a pas d’odeur… En attendant c’est bien le flair qui guide le professionnel (ici trader) de génie. « Bravo Monsieur, quel nez ! Quel nez… » S’enthousiasme le majordome de Jordan Belfort (alias Leonardo DiCaprio) quand ce dernier devine immédiatement l’odeur de jasmin dont sont imprégnées les serviettes. Car effectivement du flair, il en faut, et pas seulement au sens propre pour reconnaître l’odeur des fleurs, mais aussi au sens figuré pour réussir dans un monde impitoyable (ici symboliquement, celui de la finance), là où les facultés cognitives traditionnelles ne suffisent pas. Dans un milieu de requins – mieux : dans une meute de loups – où tout est gouverné par les instincts les plus primitifs et les pulsions les plus animales, seul le pouvoir immédiat et intuitif du flair peut garantir la survie. Pas étonnant si le premier conseil que reçoit Belfort en arrivant à Wall Street, c’est de se masturber le plus possible afin d’assouvir et d’apprivoiser la bête qui sommeille en lui.
L’immédiateté de l’odeur aurait également des affinités avec la vérité en tant que perception intuitive du monde et des êtres environnants. Voici exprimé ce que l’on appelle plus communément le flair, et la sagacité – du latin sagax qui désigne celui qui a l’odorat subtil – dont il fait preuve, c’est-à-dire sa capacité à saisir la vérité. Ainsi à la démonstration pénible qui se base sur le système des preuves, le flair et la finesse du sagace reconstituent infailliblement la vérité sur la base de quelques intuitions. Des expressions comme « je le sens bien », « je le sens pas », « je l’ai bien flairé » ou encore « avoir du pif » ou « au pifomètre » illustrent bien cette vérité spontanée du flair.
Démocrite (460 av. J.-C- 370 av. J.-C) est un philosophe grec considéré comme un théoricien du matérialisme en raison de sa conception d’un univers constitué d’atomes et de vide. Il était également réputé pour son hyperosmie, c’est-à-dire un sens de l’odorat excessivement développé. La légende raconte qu’à la nuit tombée Démocrite saluât dans la rue une jeune fille d’un « bonsoir Mademoiselle », qu’il rectifia le lendemain en un « bonjour Madame ». En effet son flair avait détecté sur elle une odeur de sperme absente la veille… Par-delà le caractère loufoque de la légende, on retiendra surtout que pour Démocrite l’olfaction est un moyen privilégié de communication et d’appréhension de l’univers, et que pour un penseur qui a une vision du monde mécaniste, formée de l’alchimie et de la combinaison des atomes qui changent de forme, de couleur et d’odeur en fonction de leurs interactions, alors il est nécessaire d’avoir du flair.
Bien plus tard, par son combat contre le conformisme de la culture, le philosophe Friedrich Nietzsche réhabilite lui aussi le nez contre tous les autres sens, de la même manière polémique qu’il portera Bizet, compositeur mineur, au pinacle, contre Wagner alors encensé en son temps. Ainsi sa revalorisation du flair passe avant tout métaphoriquement par la méfiance envers la toute-puissance de la raison, et donc par la revalorisation du corps, mais aussi par la dénonciation de cette foi aveugle en la science, au profit de l’instinct et donc de la connaissance intuitive.
le flair, et la sagacité – du latin sagax qui désigne celui qui a l’odorat subtil – autrement la capacité à saisir la vérité.
Avec Michel Onfray, « sacrifier le nez, c’est s’interdire de comprendre le monde quand il se fait effluves, parfums et senteurs, c’est aussi se mutiler, amputer ses facultés avec l’ardeur de qui voudrait se paralyser, s’isoler, se maintenir à l’écart du réel. Dans les narines aboutissent des ramifications nerveuses qui permettent au cerveau une échappée vers l’extérieur du corps : les neurones qui tapissent l’intérieur de la fosse nasale sont les points de liaison entre le sujet qui perçoit et le réel qui est perçu. Refuser l’odorat, le disqualifier pour élire la vision comme sens noble, c’est, en quelque sorte, préférer la mort » (Michel Onfray, L’art de jouir, « Les contempteurs du nez »).
