À l’heure des goûts algorithmiques, des recommandations personnalisées et des playlists faites pour nous éviter d’avoir à choisir, le snobisme aurait dû disparaître. Noyé dans la moyenne, dissous dans la suggestion automatique, il semblait condamné à s’effacer avec ce qu’il suppose d’effort, de hiérarchie et de distinction. Il n’a jamais été aussi florissant.
Car le snobisme a ceci de particulier qu’il ne se reconnaît jamais lui-même. Personne ne se dit snob, et le mot reste une accusation, rarement un aveu. En revanche, tout le monde en connaît un: celui qui corrige, qui trie, qui exclut, qui sait. Et tout le monde, à bas bruit, soupçonne en être un peu.
«Tous mes amis le sont, on est snob, et c’est bon !», chantait Boris Vian.
Si le mot n’existait pas, il faudrait l’inventer, tant et tant que comme le notait le critique littéraire Émile Faguet en 1907, snob possède cette «impertinence monosyllabique» qui dit déjà tout.
Le snobisme est une ascèse égoïste et joyeuse.
Son origine, en revanche, demeure obscure. La fameuse hypothèse universitaire — sine nobilitate («sans noblesse»), abrégé en s. nob. sur les listes d’étudiants roturiers d’Oxford — n’a jamais été formellement attestée. Les autres pistes ne sont guère plus convaincantes: le snub scandinave («charlatan», «imposteur»), le nob rêvant de se hisser à son antonyme, l’ichard, ou encore ce supposé «C’est noble» mal prononcé par un paysan français. Autant d’étymologies charmantes, mais incertaines — à l’image du concept lui-même.
C’est William Makepeace Thackeray qui, le premier, donne au snobisme sa véritable consistance littéraire. En 1848, le futur auteur de La Foire aux vanités publie dans le journal satirique Punch une série de chroniques réunies sous le titre Le Livre des snobs, sous-titré non sans ironie «par l’un d’entre eux». Le succès est immédiat, tout comme les accusations de frivolité adressées à un écrivain qui se charge lui-même du péché qu’il décrit — sans jamais en être dupe. Il retranchera même les passages politiques de l’ouvrage, les jugeant «si stupides, si personnels et, en un mot, si snobs» qu’ils en devenaient inutilisables.
On peut être snob et fauché.
Chez Thackeray, le snob n’est pas une figure sociale mais une catégorie morale, transversale aux classes. Aristocrates décavés ou bourgeois industrieux, pauvres admirant les riches comme riches se mirant entre eux: tous sont pris dans la même mécanique de fascination. Dans une Angleterre victorienne où les cartes sociales se redistribuent brutalement, le snobisme devient le symptôme d’un monde inquiet de ses hiérarchies. Thackeray en donne la définition la plus sèche — et la plus durable: «Celui qui admire petitement de petites choses est un snob.»
Les snobs détestent par-dessus les ploucs, leur caricature inversée.
Lorsque ses articles paraissent en feuilleton entre 1846 et 1847, le snobisme est déjà à l’aube de son âge d’or. Thackeray ne prétend pas inventer le mot, seulement le rendre visible : «Au commencement, Dieu fit le monde et avec lui les snobs», écrit-il, avant de comparer leur propagation à celle du chemin de fer à travers l’Empire. Le mot circule, s’impose, s’installe. Il nomme enfin une attitude ancienne — éternelle, dirait-il — qui n’attendait que sa forme.
Un siècle plus tard, le snobisme a perdu une partie de sa charge infamante. Il apparaît presque comme un défaut sympathique, parfois même revendiqué. Robert de Montesquiou, descendant de d’Artagnan et inspirateur de Proust, ne disait pas autre chose lorsqu’il affirmait, non sans panache, qu’ «il faudrait manquer d’esprit pour ne pas être snob». Manière élégante et polémique de rappeler que le snobisme, libéré de ses postures sociales, peut aussi relever d’une exigence — et d’un art de se tenir à distance.
Le snobisme naît fondamentalement d’une incapacité presque pathologique à se satisfaire de soi-même et des autres, doublée d’une attirance irrépressible pour ce qui résiste, ce qui se mérite, ce qui ne se donne pas immédiatement, c’est-à-dire pour tout ce qui complique un peu l’existence.
Être snob n’améliore pas la réputation, mais complique la vie.
À l’heure de la chasse aux biais en tout genre, le snobisme apparaît aussi comme un trait de caractère marqué: une lutte contre la banalité, contre le mauvais goût, une manière de se distinguer ou tout simplement de se faire du bien en se démarquant du vulgum pecus. Les snobs détestent par-dessus les ploucs, leur caricature inversée.
Si l’univers des snobs est peuplé d’angoisses permanentes et de petits contentements (par exemple un like sur linkedin de la part d’un CEO inconnu a plus de valeur qu’une republication effectuée par un profil estampillé « Open to work »), le snobisme reste un perfectionnisme qui s’ignore. Une tension constante entre exigence et insatisfaction.
Cultiver une version narcissique de soi, à l’heure de la mobilité obligatoire, devient alors un art de la distanciation — au sens figuré, comme au sens propre : un jour, Robert de Montesquiou, croisa une femme qu’il ne voulait pas voir. Elle lui lança : «Comment allez-vous ?». Sans daigner seulement s’arrêter, il répondit : «Très vite !».
Plus besoin d’être riche ni aristocrate pour être snob. On peut être snob et fauché. Il existe un snobisme de roturier qui ne coûte pas si cher : comme par exemple bouder les tisanes industrielles ou refuser les vêtements SHEIN; en miroir, c’est pratiquer la variante pauvre de l’understatement anglo-saxon.
Le vrai snobisme n’est que pour soi.
Il y a aussi le snobisme raffiné et cultivé qui déteste Instagram, les mangas et les personnes qui photographient leur assiette au restaurant. On pourrait en recenser tant d’autres. Ce qui est merveilleux avec le snobisme, c’est précisément cela: tout le monde peut être snob. C’est à la fois un sport de combat et un art populaire.
Le snobisme est une ascèse égoïste et joyeuse. Clairvoyant, il n’élève pas toujours au-dessus des autres, mais il oblige avant tout à être à la hauteur de soi-même. Il n’améliore pas la réputation, il complique la vie. Pour ne pas céder à la facilité. Le vrai snobisme n’est que pour soi.


