Nous aimons croire que nous investissons dans le génie.
En réalité, nous investissons plus volontiers dans un récit partagé, donc rassurant.
Dans les années 1950, les coulures de Jackson Pollock faisaient sourire. Trop gestuel, trop brut, trop “facile”. Il a fallu des critiques, des galeristes, des musées et quelques collectionneurs convaincus pour transformer ces éclaboussures en moment fondateur de l’art américain. Le marché n’a pas créé Pollock, mais il a amplifié le récit jusqu’à le rendre incontestable. Comme l’a dit Jean Baudrillard, «l’art est tout simplement ce dont il est question dans le monde de l’art».
Aujourd’hui, le mécanisme est plus médiatisé et plus rapide. La semaine dernière, une carte de Pikachu1 a changé de mains pour un montant qui feraient pâlir nombre d’artistes contemporains. La justification est prête : rareté extrême, icône générationnelle, artefact d’une culture mondialisée.
Hier : “C’est du génie incompris.”
Aujourd’hui : “C’est un actif culturel.”
La différence n’est pas si grande. Dans les deux cas, il s’agit d’inscrire un objet dans une narration plus vaste. Pollock incarnait la bascule de la centralité artistique vers New York. Pikachu incarne la mondialisation ludique et l’exploitation de la nostalgie.
Comme l’a dit Jean Baudrillard, «l’art est tout simplement ce dont il est question dans le monde de l’art».
Demain, il n’est pas absurde d’imaginer une carte Pikachu sous vitrine, légendée :
Artefact emblématique de la mondialisation culturelle (1996-2026).
Un conservateur expliquera très sérieusement que cette créature électrique condense l’imaginaire enfantin, l’économie de la rareté pixelisée et le capitalisme de plateforme. Il aura sans doute raison. Ce sera intellectuellement défendable, et probablement hors de prix.
La vraie ironie n’est pas que Pikachu puisse entrer au musée. La vraie ironie, c’est notre étonnement.
Dans un monde où tout peut devenir produit d’investissement — baskets, figurines, consoles vintage — la question n’est plus de savoir si l’objet est noble ou trivial. Elle est de savoir si le récit survivra au cycle spéculatif.
Pollock a traversé le temps parce que son œuvre a résisté au-delà du marché. Reste à voir si Pikachu résistera au-delà de l’emballement.
Bonne nouvelle : aucune certification, NFT ou autre, ne peut garantir cela.
- Lundi 16 février 2026, la carte Pokémon la plus chère du monde atteint un nouveau record à 16,492 millions de dollars. Elle devient la carte de collection la plus chère de l’histoire. ↩︎



