Photographe de paysage à l’écriture minimaliste et contemplative, Jean-Michel Lenoir développe une œuvre à la frontière du réel et de l’imaginaire. Refusant de “montrer pour tout dire”, il préfère suggérer, laissant à chacun la liberté d’interpréter et de rêver. Son travail, traversé par une attention particulière au temps, à la lumière et au silence, s’inscrit dans une quête de l’essentiel — une manière de ralentir le regard, à contre-courant du spectaculaire. À travers son nouveau livre Horizons, il prolonge cette approche sensible et immersive, invitant à une forme de méditation visuelle. Il est actuellement exposé à la Galerie ArtTypique à Carouge jusqu’au 8 mai.
Votre photographie semble chercher moins à montrer qu’à suggérer. Qu’est-ce que vous cherchez à faire ressentir plutôt qu’à faire voir ?
Je suis intimement convaincu qu’une image fait davantage appel à l’imagination en suggérant plus qu’en montrant. Montrer, c’est déjà tout raconter, suggérer, c’est laisser la place au rêve, à l’interprétation personnelle. La photographie est pour moi un espace créatif, où l’interprétation personnelle peut s’éloigner d’une certaine forme de réalité. Pour autant, et pour citer l’historien Georges Duby, «le réel et l’imaginaire forment un tout indissociable».

Le minimalisme est au cœur de votre écriture visuelle. Est-ce un choix esthétique… ou une manière de vous rapprocher d’une forme de vérité ?
L’écriture visuelle du minimalisme permet de se débarrasser de tout ce qui est superflu et de ne se concentrer que sur ce qui porte un même message. C’est autant une quête esthétique qu’une quête de l’essentiel. La vérité n’existe pas dans mon approche photographique, c’est une interprétation personnelle. Je ne cherche pas à imposer un regard, mais à partager une sensibilité.

Vos images donnent le sentiment d’un monde suspendu, presque silencieux. Quelle place accordez-vous au temps dans votre pratique photographique ?
Le rapport à la temporalité est un élément déterminant de ma démarche. Tout d’abord, le temps de l’observation, une étape essentielle pour se connecter à l’instant présent, tenter de comprendre ce qui se passe sur une scène paysagère — l’évolution de la lumière, des couleurs, des textures. Toute cette alchimie qui peut donner prétexte à l’image.

Martine Franck, la compagne d’Henri Cartier-Bresson, dont on retient la fameuse citation, m’a fait prendre conscience de ce rapport au temps : « La photographie est un fragment de temps qui ne reviendra pas », mais aussi et surtout de sa relation au sens de l’observation : «Photographier des paysages, par désir, par besoin. Il faut d’abord prendre le temps de contempler, se ressourcer. C’est une forme d’exercice, de méditation visuelle devant des espaces inconnus…»
J’ai toujours été contemplatif et, aujourd’hui, le besoin d’une approche plus poétique et spirituelle de mon rapport à l’image s’intensifie.

On a le sentiment que votre regard s’est construit dans un détachement progressif du superflu. Est-ce le fruit d’un parcours de vie, ou d’une quête plus intime ?
Je pense effectivement que le parcours d’un photographe se nourrit de ses expériences de vie. Les années COVID ont profondément nourri cette quête de l’essentiel. Après l’opus Éléments, l’envie s’est imposée de prendre à nouveau le temps pour aller encore plus loin dans le sens profond de l’émerveillement. Aller plus loin dans ce qu’il signifie pour moi… comme un contrepoids à l’évolution de notre société pour réinvestir mon rapport intime à la nature. Le besoin de ralentir son regard, comme une nécessité vitale… Faire un pas de côté et continuer à se projeter vers un avenir acceptable. Rester imprégné des émotions que nous offre la nature, développer un regard en conscience sur les objets qui animent mon sens de l’esthétique. Loin du vacarme du monde.

Vos paysages semblent parfois proches de l’abstraction. À quel moment une image cesse-t-elle d’être un paysage pour devenir une émotion pure ?
J’aime entretenir le doute sur le rendu d’une image, entre rêve et réalité. Souvent, les gens qui découvrent mon travail me demandent si ce sont des photos ou des peintures. Je prends cela comme un compliment. L’émotion qui peut se dégager d’une image tient plus de la sensibilité exprimée que du sujet lui-même. La douce alchimie entre lumière, couleur et textures est le véritable levier de l’émotion, ce sont elles qui créent l’ambiance d’un paysage.

Dans un monde saturé d’images spectaculaires et instantanées, votre travail invite à ralentir. Pensez-vous que la photographie peut encore être une expérience contemplative aujourd’hui ?
La course effrénée vers le spectaculaire, le sensationnel, devient désormais la norme et me questionne. La mise en scène immédiate et superficielle, boostée par une IA toujours plus performante et intrusive, une expérience sans vécu, sans trace, sans histoire attachée à un cliché, m’interpellent.
Quelle genèse peut bien raconter une image produite par l’IA ? Quelle émotion réelle peuvent bien procurer ces images, conçues sans émotion, sans sensibilité propre, sans approche ni signature personnelle…

Je crois que, pour continuer à avancer, nous n’avons pas d’autre alternative que de sortir de l’image spectaculaire qui, aujourd’hui, est supplantée par l’IA. L’émerveillement de la nature est, selon moi, un levier d’inspiration aussi puissant que pérenne.

« horizons » est un regard sur l’univers de la mer.
Une revendication de l’essentiel où l’infini et le renouveau prennent tout leur sens.
L’ambition du beau dans la nature, la simplicité comme cheminement du regard, le chant de l’image comme moyen d’expression.



