
Une fois n’est pas coutume, dans le monde entier, analystes et intellectuels se grattent le menton en essayant de comprendre ce qui se passe sur la scène de la politique internationale. Les investisseurs, eux, commencent à sentir le poids de l’incertitude, essayant tant bien que mal à expliquer à leurs clients une situation qui n’a ni queue ni tête. Et à mesure que les risques au Moyen-Orient s’intensifient, un critère s’impose avec une clarté une importance renouvelée: la capacité à agir vite.
«Dans le contexte géopolitique actuel, marqué par une forte volatilité, des notions telles que la juridiction et la classe d’actifs prennent une signification différente pour les investisseurs», observe Giulia Finkbeiner-Bertoni, à la tête de la succursale de la banque Sygnum aux Émirats arabes unis. Depuis Abu Dhabi, elle décrit une évolution des comportements : moins de recherche de rendement, davantage d’attention portée à la liquidité et à la transférabilité des actifs.
La liquidité, au cœur du raisonnement
Dans ce contexte, les actifs numériques s’invitent dans la réflexion non pas comme un pari directionnel, mais comme une réponse technique à une contrainte bien réelle : l’accès immédiat au capital en temps de crise.

Contrairement aux actifs traditionnels, dépendants d’infrastructures bancaires, de délais de règlement et d’horaires de marché (comme le rappel le Fonds Monétaire International dans un rapport récent), les crypto-actifs sont négociables et transférables en continu. Cette disponibilité permanente constitue, pour certains investisseurs internationaux et grandes fortunes, une forme de sécurité conjoncturelle.
«Lorsque l’incertitude domine, la liberté de déplacer son patrimoine à la vitesse d’internet devient une forme d’assurance», insiste Giulia Finkbeiner-Bertoni.
Une liquidité réelle… mais conditionnelle
Reste que cette promesse de liquidité doit être confrontée aux risques déjà observés dans la crypto-sphère.
«La liquidité des cryptos est solide en apparence mais fragile dans la réalité», prévient Charles-Henry Monchau, CIO de la Banque Syz. Il rappelle que cette liquidité dépend d’un écosystème encore jeune, marqué par des défaillances récentes : FTX, Terra/LUNA ou encore des plateformes de lending.
En 2022 Banque des règlements internationaux soulevait cette inquiétude, évoquant une liquidité susceptible de se contracter rapidement en période de stress. Mais quatre ans plus tard, cette lecture doit être nuancée à la lumière des avancées réglementaires et l’institutionnalisation de la finance décentralisée. Une partie des risques évoqués tient moins à l’actif lui-même qu’aux infrastructures non régulées qui l’entourent. Sur ce point, l’émergence d’acteurs bancaires régulés modifie sensiblement le paysage.
Des établissements comme Sygnum, soumis aux exigences de la FINMA, opèrent dans le même cadre que celui des banques traditionnelles : ségrégation des actifs, exigences de fonds propres, supervision réglementaire. Autant de mécanismes destinés à réduire les risques opérationnels observés dans l’écosystème crypto non régulé.
Bitcoin : un hedge imparfait, mais structurant
La question du rôle des crypto-actifs dans un portefeuille reste débattue. Mais une distinction s’impose, selon Charles-Henry Monchau. « Amalgamer Bitcoin et le reste des cryptomonnaies conduit à des conclusions trompeuses. » Si la majorité des crypto-actifs n’offrent pas de protection crédible contre les crises, le cas du Bitcoin est différent selon l’analyste.
À court terme, il se comporterait comme un actif risqué, corrélé aux marchés actions. Mais sur le long terme, il pourrait jouer un rôle plus structurel. «Le Bitcoin ne protège pas contre les chocs immédiats. Il protège contre l’érosion monétaire dans la durée», explique-t-il.
Des études de gestionnaires institutionnels (Hashdex, Grayscale, Bitwise) suggèrent qu’une allocation modeste, entre 2 % et 5 %, peut améliorer le rendement ajusté du risque d’un portefeuille diversifié, à condition d’un rééquilibrage trimestriel rigoureux.
Dans cette logique, le Bitcoin n’est pas un actif refuge au sens classique, mais un outil de couverturestructurel, complémentaire d’autres instruments.
Une assurance géopolitique ?
Au-delà des considérations financières, une autre motivation émerge : la gestion du risque géopolitique. «Certains clients n’achètent pas du Bitcoin pour faire un profit rapide, mais parce qu’ils veulent une porte de sortie», observe Charles-Henry Monchau. Ce profil se retrouve notamment chez des investisseurs exposés à des juridictions instables ou préoccupés par l’utilisation croissante des sanctions financières.

Pour ces acteurs, le Bitcoin est perçu comme une forme d’assurance : non pas contre la volatilité des marchés, mais contre des contraintes plus fondamentales, comme les restrictions de capitaux ou les ruptures d’accès au système bancaire.
Suisse et Émirats : une complémentarité renforcée
Dans ce nouveau (dés)ordre mondial, la géographie financière évolue elle aussi. Les Émirats arabes unis restent un hub attractif, mais s’inscrivent de plus en plus dans une logique multi-juridictionnelle.
« Chez Sygnum, nous observons une réévaluation du “Swiss flag” comme ancre de stabilité juridique et neutralité », souligne Giulia Finkbeiner-Bertoni. « Les investisseurs ne cherchent pas à quitter une région, mais à s’assurer que leurs actifs peuvent être mobilisés, quel que soit le contexte. »
La combinaison entre la stabilité institutionnelle suisse et les capacités technologiques des banques crypto régulées offre une proposition hybride : sécurité juridique d’un côté, flexibilité opérationnelle de l’autre.
Un élément structurel soulevé par le Forum Economique Mondial, qui rappelle que la résilience des places financières repose sur leur capacité à combiner innovation technologique, infrastructures adaptables et gouvernance robuste, afin de maintenir la circulation des capitaux même en période de fragmentation géopolitique.
Une évolution pragmatique des portefeuilles
En fin de compte, la situation actuelle ne consacre ni un basculement massif vers les crypto-actifs, ni leur rejet. Elle accélère leur intégration, mais dans un cadre précis où leur légitimité repose sur l’infrastructure et la réglementation des dispositifs.
Le Bitcoin occupe une place spécifique : celle d’un actif liquide, accessible en permanence, et partiellement décorrélé des contraintes du système financier traditionnel, mais dont les limites restent bien identifiées (comme toute autre classe d’actif).
«La crypto n’est pas un bloc monolithique», rappelle Charles-Henry Monchau. « La question n’est pas de savoir s’il faut en détenir, mais pourquoi — et dans quel scénario cela doit protéger.»
Une interrogation qui, à mesure que les incertitudes s’accumulent, devient centrale dans la construction des portefeuilles modernes.








