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La fin d’un régime du désir

  • Franck Belaich, PhD, Expert luxury management
  • 4 mai 2026
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Il fut un temps où le luxe se reconnaissait à sa distance. Distance matérielle, d’abord : rareté des objets, difficulté d’accès, lenteur des circulations. Distance sociale, ensuite : le luxe séparait, hiérarchisait, instituait des écarts visibles entre les êtres. Distance symbolique, enfin : il supposait un imaginaire, une promesse, une tension vers ce qui ne se donne pas immédiatement. Le luxe était moins une possession qu’une attente, moins une évidence qu’un horizon.

Quand l’exception devient la règle

Or cette distance semble aujourd’hui se dissoudre. Jamais les objets n’ont été aussi nombreux, jamais les images aussi proliférantes, jamais les signes du luxe aussi largement diffusés.

Le luxe, s’il a encore un avenir, ne sera plus ce qui se montre, mais ce qui se retire.

Ce qui relevait autrefois de l’exception tend à devenir expérience ordinaire. Les vitrines se sont déplacées sur les écrans, les seuils se sont abaissés, les temporalités se sont contractées. Le luxe circule, s’expose, se décline, s’accélère. Il ne se conquiert plus : il se rencontre. Il ne se mérite plus : il s’offre, ou du moins en donne l’impression.

Ce basculement ne relève pas d’une simple transformation du secteur du luxe. Il engage une mutation plus profonde : celle du régime même du désir dans les sociétés contemporaines. Longtemps structuré par la rareté, le désir trouvait dans le manque sa condition de possibilité. Il fallait que quelque chose se dérobe pour que le mouvement du désir s’enclenche, que l’objet se tienne à distance pour qu’il puisse être investi. Mais que devient ce mécanisme lorsque la distance s’abolit, lorsque l’accès se généralise, lorsque l’offre excède durablement la demande?

Faisons ici l’hypothèse que nos sociétés sont entrées dans un état de saturation. Non pas simplement au sens d’un excès quantitatif, mais comme forme historique spécifique : un moment où l’abondance excède les capacités d’appropriation, où la multiplication des objets, des images et des expériences produit moins de désir que de fatigue, moins de distinction que d’indifférenciation.

Le luxe circule, s’expose, se décline, s’accélère. Il ne se conquiert plus: il se rencontre. Il ne se mérite plus : il s’offre, ou du moins en donne l’impression.

Déjà, Georg Simmel décrivait, au cœur de la modernité urbaine, l’émergence d’une attitude blasée face à l’intensification des stimuli. Plus près de nous, Jean Baudrillard montrait comment la prolifération des signes tend à neutraliser leur puissance symbolique. Quant à Hartmut Rosa, il analyse l’accélération généralisée comme une source de désynchronisation et de saturation des expériences.

Ces diagnostics, bien que distincts, convergent vers une même intuition: l’excès n’intensifie plus le rapport au monde, il l’émousse, l’étiole, l’euphémise.

Le luxe est pris dans une contradiction : exister économiquement suppose sa diffusion, mais exister symboliquement suppose sa rareté

Dans ce contexte, le luxe se trouve pris dans une contradiction structurelle. D’un côté, son développement économique repose sur sa diffusion, son extension à de nouveaux publics, sa visibilité accrue. De l’autre, sa valeur symbolique suppose la rareté, la sélection, la mise à distance. Plus le luxe se rend accessible, plus il risque de perdre ce qui faisait sa singularité. Il ne disparaît pas, mais se transforme au point de devenir méconnaissable. Ce n’est pas tant le luxe qui s’achève que les conditions qui le rendaient possible.

Dans un monde saturé, le véritable luxe ne réside plus dans l’accumulation, mais dans la capacité à soustraire, à retenir, à raréfier, à restituer de la distance.

Il ne s’agit pas de déplorer la perte d’un âge d’or, ni de célébrer naïvement la démocratisation de l’accès aux biens symboliques, mais de comprendre ce que la saturation fait au désir — et, à travers lui, à nos formes de vie. Car si le luxe constituait une forme privilégiée d’intensification du rapport au monde, sa transformation pourrait bien signaler une mutation plus générale de notre rapport au sens, à la valeur et à l’expérience.

Peut-être faut-il alors renverser la perspective.

Dans un monde saturé, le véritable luxe ne réside plus dans l’accumulation, mais dans la capacité à soustraire, à retenir, à raréfier, à restituer de la distance. Non plus ajouter des objets, mais ménager des intervalles; non plus multiplier les signes, mais retrouver des conditions d’attention. Le luxe, s’il a encore un avenir, ne sera plus ce qui se montre, mais ce qui se retire.

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