No Result
Voir tous les résultats
market
  • Finance privée
  • Business
  • Culture & tendances
  • Responsabilité & impact
  • Gouvernance & leadership
  • Talents & recrutement
  • Références & dossiers
chroniques
  • Finance privée
  • Business
  • Culture & tendances
  • Responsabilité & impact
  • Gouvernance & leadership
  • Talents & recrutement
  • Références & dossiers
chroniques
  • Finance privée
  • Business
  • Culture & tendances
  • Responsabilité & impact
  • Gouvernance & leadership
  • Talents & recrutement
  • Références & dossiers

Gardez votre « Belle journée »

  • Boris Sakowitsch
  • 10 octobre 2026
Partager sur LinkedinEnvoyer par Email

«Beau, beau, beau et con à la fois.» Jacques Brel

Vous attendez le remboursement de frais médicaux. Votre assurance vient de vous annoncer que votre dossier est incomplet.
Vous avez pourtant envoyé les pièces trois fois, dont une à quelqu’un qui ne travaille plus dans le service. Il faudra recommencer. Le message du courtier se termine par «Belle journée.» On appréciera toute la finesse de la formule.

«Bonne journée» faisait pourtant très bien l’affaire. On la disait sans trop y penser, comme merci ou au revoir. Personne n’allait vérifier. Avec «Belle journée», on sent qu’un effort a été fait. Votre interlocuteur aurait pu se contenter du Bien; il a préféré le Beau. Vous devriez lui savoir gré de cette attention, surtout après le refus de remboursement.

Je connais des gens charmants qui emploient cette expression. Je les soupçonne même de penser ce qu’ils disent. Qu’ils ne prennent pas trop mal ce qui suit. Ce qui m’agace, c’est cette application à mettre de la beauté et de la douceur partout, comme si les relations humaines avaient systématiquement besoin d’expédients.

Comme un outil, le «Bonne» de «Bonne journée» se serait émoussé à force de servir. Du coup, «Belle» permettrait de faire entendre qu’on le pense vraiment. Voilà donc ce qu’on reproche à «bonne journée» qui est malgré lui devenu une formule convenue de politesse. Je trouvais cela plutôt commode: on pouvait se quitter courtoisement sans avoir à produire des preuves de son affection.

Le bon oblige encore à juger le résultat. Le beau permet de déplacer la conversation vers la manière dont les choses ont été vécues, racontées ou ressenties.

On souhaite maintenant une «Belle année». La nuance paraît infime. Pourtant, une bonne année suppose que les choses se passent bien. Une belle année peut être parfaitement mauvaise. Elle aura été difficile, douloureuse, épuisante, mais on lui trouvera tout de même quelques beaux moments. À défaut d’avoir été bonne, elle aura présenté quelque intérêt.

On parle aussi de «belle guérison». L’expression est plus étrange encore. Qu’est-ce qu’une belle guérison par rapport à une bonne guérison? Autrefois, le critère semblait assez simple: on guérissait ou on ne guérissait pas. Une «belle guérison» pourrait presque ne pas avoir guéri tout à fait, pourvu qu’elle se soit déroulée dans de bonnes dispositions.

Il y a bien là bien autre chose qu’une simple coquetterie de langage. Le bon oblige encore à juger le résultat. Le beau permet de déplacer la conversation vers la manière dont les choses ont été vécues, racontées ou ressenties. Une mauvaise année reste une mauvaise année. Une belle année peut avoir été épouvantable sans que la formule paraisse contradictoire. Le vocabulaire esthétique offre ainsi une compensation assez commode: quand la réalité ne tient pas ses promesses, on peut toujours travailler sur sa présentation.

Nous avons fini par demander beaucoup à la politesse. Il faudrait qu’elle renseigne sur la personne qui l’emploie, qu’on y reconnaisse sa sensibilité. Un simple «au revoir» ou « bonne journée » risque de vous faire passer pour quelqu’un d’un peu sec.

Quant à la «belle rentrée», elle procède du même effort. Une rentrée signifie généralement que les vacances sont terminées et qu’il faut reprendre le travail. On peut bien la déclarer belle. Cela ne change rien à la date.

Chez Molière, Alceste s’emporte contre les «obligeants diseurs d’inutiles paroles». Il voudrait que les mots correspondent exactement aux sentiments. Philinte sait qu’une société dans laquelle chacun dirait constamment ce qu’il pense deviendrait assez vite invivable. Je suis plutôt de son avis. Quand quelqu’un me souhaite une bonne journée, je ne lui demande pas de s’en porter garant ni de prendre de mes nouvelles le soir. La politesse repose précisément sur cet accord: nous nous témoignons une considération dont personne n’exigera les preuves.

Kant trouvait même des avantages à cette comédie sociale. Chacun sait que les marques de considération ne témoignent pas toujours d’une affection véritable. Il pensait néanmoins qu’à force de jouer ces dispositions, on pouvait finir par les éprouver. L’idée me convient. Je demande seulement qu’on me laisse le temps de devenir aimable. «Bonne journée» constituait un début tout à fait honorable.

À quand «bel appétit»? «Bon appétit» était déjà bien assez laid. Au restaurant, entre chaque plat, on vous souhaite aussi une «belle continuation». Il faut croire que le déjeuner se prête désormais à une appréciation d’ensemble. Pour l’«excellente après-midi», en revanche, il va falloir se dépêcher.

Un mail peut vous demander une chose parfaitement déplaisante avec beaucoup de gentillesse. «Bonjour Boris, j’espère que tu vas bien. Pourrais-tu reprendre entièrement le document pour demain matin? Belle journée.» On a presque honte de trouver la demande excessive. La personne a pensé à votre bien-être au début et à la fin du message. C’est vous qui vous obstinez à lire le milieu. Rodin jugeait laid dans l’art «ce qui cherche à être joli ou beau au lieu d’être expressif». Il se méfiait des arrangements destinés à plaire. Je pense à lui devant certains mails qu’il faut lire deux fois pour comprendre ce qu’on vous annonce. Quelqu’un s’est donné beaucoup de mal pour que cela ait l’air agréable.

La formule rend aussi de précieux services à ceux qui souhaitent terminer une discussion. «Belle journée» a l’avantage de fermer la porte avec un bouquet de fleurs. Répondre ensuite exige une certaine brutalité. Il faut revenir sur ce remboursement, préciser que la réponse ne vous convient pas, alors que votre interlocuteur en était déjà aux vœux. Vous devenez celui qui plombe l’ambiance.

Sur LinkedIn, où l’on peut difficilement prendre un café sans en tirer une leçon de leadership, la belle journée trouve naturellement sa place. Elle accompagne volontiers les conseils condescendants. «Peut-être devriez-vous sortir de votre zone de confort. Belle journée à vous.» Ah oui, le «à vous» est particulièrement réussi. On vous remet votre belle journée en mains propres. Débrouillez-vous avec.

Écrire «belle journée», c’est parfois verser la «deuxième larme» de Kundera: celle du plaisir de partager son émotion avec toute l’humanité.

Nous avons fini par demander beaucoup à la politesse. Il faudrait qu’elle renseigne sur la personne qui l’emploie, qu’on y reconnaisse sa sensibilité. Un simple «au revoir» ou « bonne journée » risque de vous faire passer pour quelqu’un d’un peu sec. «Belle journée» donne tout de suite une meilleure opinion de vous. On vous imagine attentif aux autres et capable d’apprécier les petites choses. Vous avez peut-être envoyé ce mail en pestant contre son destinataire, mais votre signature témoigne d’un rapport apaisé à l’existence.

«La civilité est un désir d’en recevoir, et d’être estimé poli», écrivait La Rochefoucauld. Avec «belle journée», on peut même espérer être estimé sensible. Pour Kundera, dans L’Insoutenable Légèreté de l’être, le kitsch commence avec la «deuxième larme». Devant des enfants courant sur une pelouse, on est d’abord touché par la scène. Puis vient le plaisir de partager cet attendrissement avec toute l’humanité. C’est cette seconde émotion qui fait le kitsch. Il arrive qu’on éprouve quelque chose de cet ordre en écrivant «belle journée». On se relit avec une petite satisfaction. On se trouve délicat. Le destinataire n’a encore rien reçu qu’on est déjà assez content de soi. Lui, il a toujours son dossier à refaire. Il aimerait surtout savoir quelle pièce manque.

Dans son excellent Carnet de philo consacré au phénomène, Géraldine Mosna-Savoye entendait derrière la formule une exhortation à embellir sa journée. Le souhait finit par ressembler à une consigne: à vous de faire maintenant quelque chose de beau de cette journée. Elle s’appuyait sur Plotin, qui associait la beauté à une forme organisant la matière. Pauvre Plotin. Tout ça pour une «belle journée».

Une journée peut être assez quelconque. Un mardi, par exemple. On travaille, on passe faire des courses en rentrant sous la pluie. Le soir, on ne saurait pas très bien dire ce qu’il y avait de remarquable. Alors, j’aimerais qu’on laisse ce mardi tranquille, qui n’a pas forcément besoin d’être beau.

Bien sûr, on pourrait simplement remercier. C’est d’ailleurs ce que je fais, le plus souvent. Mais je garde une certaine reconnaissance pour celui qui se contente de me dire au revoir. Il me laisse partir comme je suis.

Plus de chroniques

Résilience: vocabulaire de l’impuissance

Gardez votre « Belle journée »

by Boris Sakowitsch
10 octobre 2026

FOMC: une hausse pour ancrer les taux

by Xiao Cui - Pictet Wealth Management
16 septembre 2026

Successions : pérennité et cohésion

Prendre sa retraite à l’étranger

by Laurent Neri - Mirabaud
21 septembre 2026

L’Europe peut-elle se passer de gestion active?

by Maxime Carmignac - Carmignac UK
21 septembre 2026

Share41Send

market est un média éco-financier premium (print & online) qui s’impose en Suisse romande comme un espace de réflexion, d’analyse et de mise en relation entre les High Net Worth Individuals (HNWI) et les acteurs qui façonnent la gestion, la structuration et la transmission des patrimoines. S’adressant à plus de 40’000 contribuables privés disposant d’un patrimoine supérieur à CHF 1 million, market dépasse la simple information financière pour proposer un regard stratégique, nourri par l’analyse, le décryptage des enjeux économiques contemporains, mais aussi la parole directe de décideurs, entrepreneurs, investisseurs et prescripteurs d’influence. À la croisée de l’économie réelle, de la finance, du droit, de l’investissement, de le la culture et du lifestyle à forte valeur patrimoniale, market accompagne ses lecteurs dans leurs choix structurants, en privilégiant des contenus à forte valeur ajoutée, concrets, prospectifs et incarnés.

MÉDIAKIT 2026
  • info@market.ch
Tous droits réservés ©ALETHEIA PUBLISHING - 2025
No Result
Voir tous les résultats
  • Finance privée
  • Business
  • Culture & tendances
  • Responsabilité & impact
  • Gouvernance & leadership
  • Talents & recrutement
  • Références & dossiers
chroniques Chronique(s)