«Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, la psychanalyse demeurera vraisemblablement dans le champ culturel de ce siècle barbare et niveleur la pierre de touche d’un certain raffinement intellectuel, d’un individualisme pathétiquement revendiqué, ainsi que d’une disposition intérieure généralement peu conforme aux idéaux sociaux et politiques de nos modernes médiocraties.» Roland Jaccard, Histoire de la psychanalyse, 1982.
Je suis né en 1981. J’ai donc 45 ans et j’appartiens à cette génération qui a connu les derniers feux de la grande époque psychanalytique, sans vraiment y avoir participé. Il fut un temps où l’on était freudien ou jungien comme on était Beatles ou Stones, Mozart ou Beethoven, Proust ou Céline. Les querelles entre écoles avaient quelque chose de passionné, presque mondain. On pouvait se disputer sur l’interprétation d’un rêve comme d’autres sur la supériorité de tel compositeur. La génération de mes parents avait déjà commencé à contester l’autorité de Freud, à trouver son obsession sexuelle un peu encombrante et à lui préférer parfois Jung, dont les archétypes et l’imaginaire mythologique ouvraient des perspectives autrement séduisantes. Je garde de cette époque, que j’ai finalement assez peu connue, une nostalgie un peu curieuse, celle d’un monde intellectuel dont les controverses ont accompagné mon enfance sans que j’en mesure alors véritablement la portée.
C’est d’ailleurs mon père qui m’a fait découvrir Freud. Il le lisait et m’avait un jour glissé entre les mains un de ses ouvrages, probablement Malaise dans la culture, en me présentant son auteur comme un penseur particulièrement subversif. Je ne suis plus certain du titre, mais je me souviens de l’impression que cette lecture m’avait laissée. Freud y examinait les rapports conflictuels entre l’individu et la civilisation, le renoncement aux pulsions qu’exige la vie collective et cette lutte presque mythologique entre Éros et les forces de destruction. J’ai lu aussi Psychopathologie de la vie quotidienne, et découvert qu’un oubli, un lapsus ou une maladresse pouvaient ouvrir sur des régions insoupçonnées de notre vie psychique.
Mon père m’avait également recommandé d’autres lectures, parmi lesquelles Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler et L’Homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse. Je garde de cette bibliothèque le souvenir d’un monde intellectuel un peu étrange, peuplé de penseurs qui ne craignaient pas d’y aller à l’emporte-pièce. Freud prétendait dévoiler les ressorts cachés de nos comportements, Spengler annonçait le déclin d’une civilisation entière, Marcuse décrivait une société industrielle capable d’absorber jusqu’aux oppositions qu’elle suscitait, et des individus si bien intégrés à ses valeurs qu’ils finissaient par perdre leur capacité de les contester. Il y avait quelque chose de presque épique dans ces grandes constructions théoriques, une manière d’embrasser des siècles d’histoire ou les profondeurs de la psyché humaine sans trop s’embarrasser de précautions. Ces auteurs n’avaient d’ailleurs pas grand-chose en commun politiquement, et je ne suis pas certain qu’ils auraient apprécié de se retrouver sur la même étagère. Leurs analyses peuvent paraître aujourd’hui schématiques, parfois même caricaturales, mais cette démesure faisait aussi leur charme. On avait le sentiment de lire des gens qui prenaient le risque de se tromper magistralement, plutôt que de se contenter de dire des choses raisonnables.
Le narcissisme contemporain pourrait bien être devenu la forme la plus conformiste de l’individualisme.
Il y a d’ailleurs une coïncidence historique qui m’a toujours amusé. En 1895, l’année où Freud et Breuer publient leurs Études sur l’hystérie, Wilhelm Röntgen découvre les rayons X et les frères Lumière organisent à Paris la première séance publique payante de leur cinématographe. En quelques mois, notre manière de regarder le monde venait de connaître d’étonnants bouleversements. On pouvait désormais observer les os d’un homme vivant sans ouvrir son corps, tandis que des photographies se mettaient à bouger sur un écran. À Vienne, Freud entreprenait à sa manière une exploration comparable, en cherchant à rendre intelligible ce qui échappait à la conscience. À la même époque, les travaux de Maxwell et de Boltzmann avaient déjà fait entrer les probabilités dans notre compréhension du monde physique, notamment pour décrire le comportement des gaz. Quelques années plus tard, Planck poserait les fondements de la théorie quantique, ouvrant la voie à des interrogations plus troublantes encore sur la mesure et l’observation. Il serait évidemment absurde de mettre sur le même plan les hypothèses de Freud et les théories de la physique moderne. Mais toutes ces découvertes avaient quelque chose en commun : elles ébranlaient la confiance dans les évidences immédiates. Le réel se révélait autrement plus étrange qu’on ne l’avait imaginé, et les instruments intellectuels qui permettaient de le comprendre devenaient eux-mêmes des objets d’interrogation. La psychanalyse participait, à sa manière, de cette extraordinaire effervescence. Et c’est sans doute quelque chose de cet enthousiasme intellectuel que j’ai retrouvé lorsque j’ai découvert Freud.
J’étais alors étudiant en philosophie et déjà habitué à me coltiner des traités de métaphysique dont certaines pages demandaient davantage de patience que d’enthousiasme. Avec Freud, j’avais découvert une autre manière de penser. Je dévorais ses livres. Je ne savais pas toujours si je devais le croire, mais j’avais envie de le suivre. Ses hypothèses étaient parfois extravagantes, ses raisonnements discutables, et l’on pouvait avoir le sentiment qu’il trouvait dans chaque objection une raison supplémentaire de poursuivre son interprétation. Peu importe, au fond, ce que j’en pensais à l’époque. Je découvrais une pensée qui s’aventurait dans des régions de l’existence humaine dont personne ne m’avait encore parlé de cette manière. Il y avait dans ces lectures un parfum de subversion qui m’enchantait.
Il y a rétrospectivement quelque chose d’assez drôle à avoir découvert Freud par l’intermédiaire de mon père. Je ne sais pas ce que le maître viennois aurait pensé de cette transmission, mais je suppose qu’il y aurait trouvé matière à interprétation. Pour ma part, je n’ai, à ma connaissance, jamais éprouvé l’envie de coucher avec ma mère ni celle de tuer mon père, même si mes relations avec ce dernier ont parfois été conflictuelles. J’imagine qu’un psychanalyste aurait trouvé dans cette dénégation de quoi alimenter quelques séances supplémentaires. C’était d’ailleurs l’un des aspects les plus irritants de la psychanalyse : elle semblait parfois disposer d’une interprétation pour chaque objection qu’on pouvait lui opposer. À vouloir découvrir partout les manifestations de l’inconscient, elle finissait par rendre ses propres hypothèses difficilement contestables.
Pourtant, en revenant ces dernières années à la psychanalyse, je me surprends à lui trouver un charme que je ne lui connaissais pas. Je ne parle pas seulement de Freud, mais de cette immense tradition intellectuelle qui s’est développée autour de lui, de ses disciples comme de ses adversaires. Il y avait dans cette manière d’aborder l’existence humaine une curiosité pour les contradictions de l’individu que je trouve aujourd’hui particulièrement revigorante. Peut-être parce que nous vivons dans une société où l’on ne cesse de nous expliquer comment devenir meilleurs, et où la connaissance de soi semble avoir perdu toute autre finalité que celle de notre amélioration.
Freud appartenait aussi à cette modernité viennoise du tournant du XXe siècle, celle de Klimt, de Mahler et de Schnitzler, bientôt prolongée par l’expressionnisme de Schiele et de Kokoschka. Ce qui me fascine dans cette culture, c’est la manière dont elle a mis en crise l’idée même d’un individu cohérent, rationnel et maître de lui-même. Robert Musil poussera cette interrogation jusqu’à son « théorème de l’amorphisme humain ». Selon lui, « l’homme n’existe que dans des formes qui lui sont fournies du dehors ». Il ira jusqu’à affirmer que la créature humaine est capable aussi bien de pratiquer l’anthropophagie que d’écrire la Critique de la raison pure. En d’autres termes, l’homme possède une plasticité extraordinaire, qui le rend capable du meilleur comme du pire selon les circonstances. Sa personnalité ne constitue pas une essence immuable : elle emprunte ses formes à l’époque et à la société dans lesquelles il évolue. La psychanalyse participait, à sa manière, de cette remise en question de l’unité du moi. Il est assez curieux qu’un siècle plus tard, nous consacrions tant d’efforts à nous construire une personnalité parfaitement définie, cohérente et améliorable.
À ses débuts, la psychanalyse avait quelque chose de profondément subversif. Freud entendait troubler les certitudes de son époque, et l’on comprend pourquoi : reconnaître que nos désirs échappent en partie à notre volonté, que la folie entretient avec la raison des rapports autrement plus intimes qu’on ne l’imagine, revenait à ébranler une certaine conception de l’homme. Avec le recul, je me demande si la psychanalyse n’a pas cultivé une forme particulièrement raffinée d’individualisme, précisément parce qu’elle s’intéressait à ce que chacun possède d’irréductible, y compris de déraisonnable. Elle invitait à interpréter nos étrangetés plutôt qu’à les considérer systématiquement comme des anomalies. Il y avait là une manière de résister à la normalité qui me semble presque incongrue aujourd’hui, tant nous avons pris l’habitude de transformer la connaissance de soi en entreprise de correction.
On nous répète aujourd’hui qu’il faudrait travailler à devenir la meilleure version de nous-mêmes. La psychanalyse avait simplement l’honnêteté et l’originalité de nous confronter à la pire.
Il faudrait d’ailleurs distinguer cet individualisme du narcissisme avec lequel on le confond volontiers. Le premier pouvait cultiver une certaine indifférence à l’égard des normes collectives et s’accommoder de ce que l’individu possède de contradictoire, parfois même d’inavouable. Le second, dont Christopher Lasch avait analysé les manifestations dans La Culture du narcissisme, entretient avec le regard des autres une relation autrement plus dépendante. L’individu narcissique se préoccupe moins de sa singularité que de l’image qu’il peut en donner, au point de chercher dans les modèles de réussite et d’épanouissement les moyens de se rendre désirable. Le narcissisme contemporain pourrait bien être devenu la forme la plus conformiste de l’individualisme.
On nous répète aujourd’hui qu’il faudrait travailler à devenir la meilleure version de nous-mêmes. La psychanalyse avait au moins cette originalité de nous confronter à la pire. Elle nous invitait à regarder en face ce que nous avions de moins présentable, nos désirs les plus inavouables, nos petites lâchetés et jusqu’aux pensées dont nous préférerions ignorer l’existence. Il y avait dans cette confrontation quelque chose qui relevait presque de la catharsis, au sens qu’Aristote donnait à ce terme lorsqu’il évoquait les effets de la tragédie sur le spectateur. Le rapprochement n’est pas tout à fait gratuit : Freud et Breuer avaient eux-mêmes commencé par une méthode dite « cathartique », avant que la psychanalyse ne prenne les formes que nous lui connaissons. Il ne s’agissait évidemment pas de donner libre cours à toutes nos pulsions, mais de pouvoir les reconnaître sans aussitôt chercher à les rendre convenables. On pouvait découvrir en soi des dispositions assez peu recommandables, apprendre à vivre avec elles et, pourquoi pas, devenir un peu meilleur sans avoir commencé par se choisir un modèle auquel ressembler.
Ce qui m’intéresse désormais dans la psychanalyse tient moins à ses réponses qu’à la nature des questions qu’elle posait. Elle avait fait de l’interprétation une manière d’approcher l’individu, en considérant que ses comportements ne pouvaient pas toujours être compris à partir des intentions qu’il leur prêtait. Freud avait formulé cette idée dans une expression restée célèbre : le moi n’est pas maître dans sa propre maison. Nous pouvions nous tromper sur les raisons de nos choix, ignorer une partie de nos désirs et découvrir que certains comportements dont nous souhaitions nous débarrasser entretenaient avec notre histoire des relations beaucoup plus complexes que nous ne l’imaginions. L’inconscient introduisait ainsi une forme d’incertitude dans la connaissance que nous pensions avoir de nous-mêmes.
Il suffit de parcourir quelques ouvrages de cette littérature psychanalytique pour mesurer l’extraordinaire liberté intellectuelle qui l’animait. En 1959, le psychiatre et psychanalyste américain Harold Searles publiait un article au titre proprement stupéfiant : L’Effort pour rendre l’autre fou. Il y examinait la possibilité que certaines relations humaines comportent une entreprise inconsciente de déstabilisation psychique de l’autre. Son hypothèse, élaborée à partir de son travail avec des patients schizophrènes, allait bien au-delà de la conception habituelle de la maladie mentale comme trouble strictement individuel. Elle invitait à chercher dans les relations elles-mêmes une partie des mécanismes susceptibles de conduire à la folie. La théorie est évidemment discutable, notamment dans ses prétentions étiologiques, mais quelle manière étonnante de déplacer notre regard sur les rapports humains ! On est assez loin des recommandations contemporaines qui nous invitent à identifier les personnes toxiques pour mieux nous en protéger.
Bruno Bettelheim avait entrepris une exploration tout aussi singulière avec Psychanalyse des contes de fées, publié en 1976. Les récits de notre enfance devenaient sous sa plume d’extraordinaires représentations des conflits psychiques. Derrière les aventures du Petit Chaperon rouge ou de Hansel et Gretel, il retrouvait les peurs de l’enfance et les désirs contradictoires qui accompagnent son développement. Ses interprétations ont été contestées, tout comme certaines de ses pratiques et de ses affirmations. Mais son livre témoignait d’une conviction qui me paraît aujourd’hui assez précieuse : l’imaginaire enfantin n’a pas besoin d’être débarrassé de ses monstres pour remplir sa fonction. Les contes permettent justement aux enfants de rencontrer, sous une forme symbolique, une violence et une étrangeté qui appartiennent aussi à leur vie intérieure.
Cette fascination pour les régions les moins familières de notre existence psychique a produit des œuvres dont l’originalité dépasse largement le cadre thérapeutique. Jacques Lacan a fait du langage le lieu où se constitue un sujet qui ne coïncide jamais entièrement avec ce qu’il croit être. Sa formule selon laquelle l’inconscient est structuré comme un langage a ouvert un immense champ de réflexion, jusque dans la philosophie et la critique littéraire. En France, Piera Aulagnier s’est intéressée à la manière dont le discours d’autrui intervient dans la constitution de notre propre pensée. Dans La Violence de l’interprétation, elle examinait notamment ce que peut avoir de nécessaire, mais aussi de violent, le fait de donner un sens à l’expérience psychique d’un autre. Il y avait là une interrogation qui concernait directement la psychanalyse elle-même, toujours exposée à la tentation de substituer ses interprétations à la parole de celui qu’elle prétend comprendre.
On pourrait prolonger longtemps cette exploration. Le psychanalyste britannique Christopher Bollas a décrit sous le nom de normotic illness une forme de pathologie caractérisée par un investissement excessif dans la normalité et les objets du monde extérieur, au détriment de la vie subjective. L’idée est assez vertigineuse lorsqu’on songe à notre époque : un individu parfaitement adapté, raisonnable en apparence, pourrait précisément trouver dans cette adaptation le signe de son appauvrissement psychique. Winnicott avait déjà développé, avec sa notion de faux self, une réflexion sur les formes d’adaptation qui conduisent l’individu à dissimuler sa spontanéité derrière une personnalité conforme aux attentes de son entourage. La normalité cessait ainsi d’être une évidence à laquelle il faudrait nécessairement ramener les individus.
L’introspection n’a pas disparu. Seulement elle est réduite aujourd’hui à une étape préalable à la correction de soi.
Même au Japon, la psychanalyse a donné lieu à des développements inattendus. Le psychiatre Takeo Doi a consacré un ouvrage devenu célèbre, The Anatomy of Dependence, à la notion d’amae, qui désigne une forme particulière de dépendance affective et le désir de pouvoir compter sur l’indulgence d’autrui. Son analyse interrogeait les présupposés occidentaux de l’autonomie individuelle et la manière dont les relations de dépendance peuvent participer à la constitution du sujet. Voilà encore une hypothèse qui aurait bien du mal à trouver sa place dans certains discours contemporains célébrant l’indépendance émotionnelle comme un idéal universel.
Je retrouve quelque chose de cette liberté chez Roland Jaccard, dont les écrits sur la psychanalyse m’ont toujours paru plus stimulants que bien des ouvrages consacrés à notre épanouissement. Jaccard connaissait admirablement Freud et les querelles de ses héritiers, mais il ne se faisait guère d’illusions sur les prétentions thérapeutiques de la profession. Il racontait avoir renoncé à devenir psychanalyste après quelques expériences qui lui avaient laissé le sentiment d’être un imposteur. À une patiente fortunée qui hésitait entre une analyse et une croisière autour du monde, il avait même conseillé la croisière. L’anecdote me plaît parce qu’elle témoigne d’une certaine distance à l’égard de cette manie de vouloir chercher dans les profondeurs de notre psychisme une explication à tous nos malheurs.
Dans La Tentation nihiliste, Jaccard observait que la littérature psychopédagogique se contentait souvent de traduire « la vieille morale en termes psychologiques ». La remarque date de 1989, bien avant que le développement personnel ne prenne les proportions industrielles qu’on lui connaît aujourd’hui. Elle n’a pourtant rien perdu de sa pertinence. Nous avons remplacé une partie des anciennes prescriptions morales par des recommandations psychologiques, avec cette particularité que les comportements attendus sont désormais présentés comme les conditions de notre propre épanouissement. Il devient alors difficile de contester ces prescriptions puisqu’elles prétendent nous libérer de ce qui nous empêche d’être nous-mêmes. Ce qui me séduit chez Jaccard, c’est justement qu’il n’avait aucune intention de faire de l’existence une entreprise de perfectionnement. Son pessimisme n’était pas un symptôme dont il aurait fallu le débarrasser. Il appartenait à sa manière de regarder le monde, nourrie de Schopenhauer et de Cioran. On peut évidemment ne pas partager son nihilisme, mais il y avait quelque chose de réjouissant chez cet homme qui ne cherchait pas à transformer ses désillusions en opportunités de croissance personnelle.
Cette différence me semble avoir été largement effacée par le développement personnel, dont la prolifération contemporaine constitue un phénomène assez remarquable. La psychologie y occupe une place considérable, et l’on y retrouve d’ailleurs une bonne partie du vocabulaire hérité de la psychanalyse. Il est toujours question de blessures d’enfance, de traumatismes et de mécanismes inconscients. Seulement, ces découvertes sont généralement orientées vers un travail de transformation. On cherche à identifier ce qui nous empêche d’avancer, à dépasser nos croyances limitantes ou à mobiliser des ressources dont nous n’aurions pas encore pris conscience. L’introspection n’a pas disparu, bien au contraire. Elle est devenue une étape préalable à la correction de soi.
Il serait évidemment trop facile d’opposer une psychanalyse généreuse, soucieuse de comprendre l’individu, à un développement personnel uniquement préoccupé de le transformer. La psychanalyse a eu ses dogmes, ses abus et ses prétentions normatives. Et l’on trouve dans certaines pratiques contemporaines d’accompagnement une authentique attention à la singularité des personnes. Mais il me semble qu’une transformation plus générale s’est opérée dans notre rapport à nous-mêmes. Nous avons progressivement pris l’habitude de considérer nos difficultés personnelles comme autant de problèmes sur lesquels il nous appartient d’intervenir. Il devient difficile d’admettre qu’un trait de caractère puisse simplement nous appartenir, qu’une contradiction ne trouve pas sa résolution ou que certaines de nos dispositions puissent demeurer étrangères à toute entreprise d’amélioration.
Le sociologue Alain Ehrenberg avait décrit, dans La Fatigue d’être soi, le passage d’une société dominée par la discipline et l’interdit à une société valorisant l’autonomie et l’initiative individuelle. Cette évolution a profondément modifié notre manière d’éprouver nos propres insuffisances. L’individu contemporain n’est plus seulement confronté à ce qui lui est interdit ; il doit également répondre de tout ce qu’il pourrait accomplir et qu’il ne parvient pas à réaliser. Ses difficultés deviennent d’autant plus pesantes qu’il est désormais invité à considérer son existence comme le résultat de ses choix. Le développement personnel prospère sur cette représentation d’un individu responsable de sa propre transformation, auquel il propose sans cesse de nouvelles méthodes pour surmonter ce qui l’empêche de devenir celui qu’il devrait être.
À une époque où nous sommes constamment invités à travailler sur nous-mêmes, il y a un certain réconfort à pouvoir conserver quelques névroses sans avoir à les cultiver ou à les transformer en opportunités de développement.
Paul Ricœur avait consacré à Freud un ouvrage intitulé De l’interprétation, dans lequel il inscrivait la psychanalyse parmi les grandes entreprises modernes du soupçon, aux côtés de Marx et de Nietzsche. Ce rapprochement me paraît aujourd’hui particulièrement éclairant. Le soupçon consiste précisément à ne pas prendre pour argent comptant ce que la conscience affirme savoir d’elle-même. Il introduit une distance entre l’individu et les explications qu’il donne de son existence. Or cette distance devient difficile à préserver lorsque la connaissance de soi est systématiquement mobilisée au service d’un projet personnel. À force de vouloir identifier ce que nous sommes pour déterminer ce que nous devons devenir, nous risquons de perdre cette curiosité pour ce qui, en nous, échappe à nos intentions.
Il faut d’ailleurs reconnaître que la psychanalyse porte une part de responsabilité dans cette évolution. La sociologue Eva Illouz a montré comment la culture thérapeutique s’était progressivement diffusée dans l’ensemble de la société, jusqu’à transformer notre manière de concevoir les relations humaines et l’identité personnelle. Le développement personnel a largement hérité de cette conviction selon laquelle notre histoire intime contient les explications de ce que nous sommes. Cet héritage a pourtant changé de nature. L’inconscient, qui désignait chez Freud ce qui échappait à notre maîtrise, devient parfois un ensemble de mécanismes sur lesquels nous pourrions intervenir à condition de disposer des bonnes techniques. La promesse de transformation finit par absorber le travail d’interprétation lui-même.
Freud me manque, finalement, sans que j’aie jamais été véritablement freudien. Je ne regrette ni son Œdipe ni cette manie de retrouver, derrière nos comportements les plus anodins, quelque pulsion sexuelle refoulée ou vieux conflit infantile. Mais je lui sais gré d’avoir contribué à installer dans notre culture cette idée que l’individu ne se comprend jamais tout à fait et qu’il existe, dans cette part d’incertitude, autre chose qu’une imperfection à corriger. À une époque où nous sommes constamment invités à travailler sur nous-mêmes, j’en viens à trouver un certain réconfort dans la possibilité de conserver quelques névroses sans avoir à les cultiver ou à les transformer en opportunités de développement.



