« Malheur à moi, je suis une nuance », Friedrich Nietzsche.
Étymologiquement, biais vient de l’ancien français biais ou biaiser, qui désigne ce qui est oblique, de travers, en diagonale. On parle d’un tissu coupé en biais, d’un coup porté de biais, d’un regard pris de biais. Le mot ne renvoie pas d’abord à l’erreur, mais à une inclinaison, une orientation non frontale, non rectiligne. Ce n’est que progressivement que cette obliquité a été chargée négativement : ce qui n’est pas droit devient suspect, ce qui n’est pas frontal devient trompeur.
Appliqué à la pensée, le glissement est lourd de conséquences. Penser «en biais», ce n’est plus penser autrement, depuis un angle singulier, mais penser incorrectement. Toute perspective devient une déviation. Toute orientation devient une faute. Là où l’automatisme pouvait encore être compris comme une économie nécessaire de la pensée, le biais impose une lecture morale : il y aurait une «bonne direction», et tout ce qui s’en écarte devrait « être redressé ».
On mesure alors ce que cette terminologie implique silencieusement : une pensée valable serait une pensée droite, alignée, conforme à un axe préétabli, à un mot d’ordre. Une pensée sans inclinaison, sans angle mort, sans aspérité. Une pensée qui ne penche pas. Autrement dit et pour le dire de manière imagée : une pensée sans point de vue. Mais une pensée sans point de vue n’est pas plus rationnelle. Elle est simplement plus docile.
Il y a quelque chose d’assez frappant dans cette nouvelle rhétorique du débat public : elle se présente comme scientifique, mais fonctionne comme un jugement moral. Le biais n’est plus un outil descriptif issu de la psychologie expérimentale, il devient une manière commode de disqualifier une position sans avoir à la discuter. Une cause universelle, bonne à tout expliquer, donc à ne rien expliquer précisément.
Là où l’automatisme pouvait encore être compris comme une économie nécessaire de la pensée, le biais impose une lecture morale : il y aurait une «bonne direction», et tout ce qui s’en écarte devrait « être redressé ».
À l’origine pourtant, le concept est modeste. Les sciences cognitives ont montré que notre pensée repose sur des automatismes, des raccourcis, des heuristiques. Les travaux du psychologue Daniel Kahneman ont notamment distingué des modes de raisonnement rapides et intuitifs d’autres plus lents et analytiques. Rien de scandaleux là-dedans. C’est même une évidence anthropologique : nous ne pouvons pas tout recalculer en permanence. Penser suppose de simplifier.
Le problème commence quand cette description devient une norme. Quand on ne se contente plus de dire comment nous pensons, mais qu’on commence à dire comment il faudrait penser. À ce moment-là, les biais cessent d’être des mécanismes pour devenir des fautes. Et penser devient un exercice de conformité.
Dans cette logique, la bonne pensée est nécessairement calme, distanciée, désaffectée. Elle se méfie des émotions, de l’intuition, de l’instinct. Tout ce qui engage le corps devient suspect. Penser avec ses tripes est perçu comme une faiblesse, voire comme un danger. C’est une vision très particulière de la rationalité : une rationalité sans chair, sans tempérament, pire : sans style.
Or cette opposition entre raison et affect est largement fantasmée. Nous décidons, jugeons et comprenons toujours à partir d’un point de vue situé, traversé par des préférences, des aversions et des sensibilités. Appeler cela un biais revient à transformer ce qui relève du caractère en dysfonctionnement. Comme si la singularité était un défaut à corriger.
Ce glissement a une conséquence très concrète : il rend l’écoute presque impossible. Partir du principe que l’autre est victime de ses biais, c’est supposer d’emblée qu’il se trompe. On ne cherche plus à comprendre la cohérence de son raisonnement, on cherche l’étiquette cognitive qui permettra de le ranger dans une case. Le débat devient une opération de tri.
Il suffit d’observer certaines discussions publiques pour s’en rendre compte. On ne demande plus pourquoi quelqu’un pense ceci ou cela, mais quel biais l’explique. Comme si nommer un biais suffisait à invalider une position. Comme si le fait d’avoir conscience des biais garantissait, par contraste, une supériorité intellectuelle.
Nous décidons, jugeons et comprenons toujours à partir d’un point de vue situé, traversé par des préférences, des aversions et des sensibilités.
Cette posture est d’autant plus paradoxale qu’elle oublie un point élémentaire : on peut avoir tort sans être biaisé, et avoir raison pour des raisons imparfaites. On peut aussi arriver à des conclusions différentes non parce que l’un pense mal et l’autre bien, mais parce qu’ils n’acceptent pas les mêmes risques, ne hiérarchisent pas les mêmes valeurs, ne vivent pas dans les mêmes contextes. Réduire ces écarts à des biais, c’est éviter de penser ce qui les produit réellement.
Ce n’est pas un hasard si cette rhétorique prospère dans le management, l’éducation, les médias. Elle épouse parfaitement une vision technocratique du monde : profiler, ajuster, corriger. Si un comportement ne rentre pas dans le cadre, c’est qu’il est biaisé. S’il dérange, c’est qu’il est irrationnel. La norme n’est jamais interrogée, seule la déviation l’est.
À force de vouloir purifier la pensée de tout ce qui déborde, on finit par l’appauvrir. Car une pensée sans affects, sans intuition, sans tension, n’est pas plus rationnelle : elle est simplement plus docile. Elle ne produit plus de style, plus de rupture, plus de déplacement.
Le plus troublant, finalement, n’est pas que les machines raisonnent sans biais. C’est que nous en venions à considérer ce modèle comme un idéal humain. Comme si penser consistait à se conformer à un code plutôt qu’à affronter le réel dans ce qu’il a de rugueux, d’ambigu et de résistant.
À force de vouloir purifier la pensée de tout ce qui déborde, on finit par l’appauvrir.
La pensée ne commence pas là où les biais disparaissent. Elle commence là où quelque chose résiste, où l’évidence ne suffit plus, où l’on accepte de ne pas avoir immédiatement raison. Le biais n’est pas l’ennemi de la pensée. L’ennemi, c’est l’idée qu’il existerait une manière correcte, neutre, désincarnée de penser… et que tout le reste relèverait de la faute.



