Au cours des derniers jours, l’armée américaine a de nouveau diffusé des images de ses frappes en Iran. Quelques secondes de vidéo infrarouge, des formes indécises, un point lumineux qui traverse l’écran, puis l’explosion. Ces frappes auraient visé des installations militaires, des systèmes de missiles, des radars et des centres de communication, en représailles aux attaques iraniennes contre plusieurs navires dans le détroit d’Ormuz.
Nous voyons donc la guerre. Du moins avons-nous toutes les raisons de le croire. Nous en possédons les cartes, les images satellites, les communiqués, les déclarations officielles, les analyses stratégiques et jusqu’aux vidéos produites par les armées elles-mêmes. Nous savons combien de sites auraient été visés, quelles armes auraient été utilisées, quels objectifs politiques seraient poursuivis. Il ne manque presque rien, sauf peut-être l’événement lui-même, réduit à quelques images sans lieu, sans durée et presque sans hommes.
L’événement est désormais conçu à partir de la représentation qu’il devra produire.
En 1991, Jean Baudrillard avait provoqué quelque indignation en écrivant que «La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu». Il ne prétendait évidemment pas qu’il n’y avait eu ni bombardements, ni destructions, ni victimes. Il indiquait plutôt que l’événement auquel nous avions accès n’était déjà plus la guerre, mais son dispositif de représentation. La guerre avait été absorbée par les écrans, les conférences de presse, les simulations et les récits qui l’organisaient avant même que nous puissions la penser. En d’autres termes l’événement auquel nous avions accès était déjà inséparable du dispositif qui le mettait en scène.
Il est donc tentant de reprendre aujourd’hui la formule. Les images ont changé, leur vitesse de diffusion aussi, mais l’idée d’une guerre devenue spectacle est depuis longtemps entrée dans le vocabulaire ordinaire de la critique des médias. Toutefois, le déplacement semble aujourd’hui plus profond. Il ne s’agit plus seulement d’une représentation qui viendrait se substituer à l’événement. L’événement est désormais conçu à partir de la représentation qu’il devra produire.
Une frappe militaire doit évidemment détruire une cible. Elle doit aussi montrer qu’une cible a été détruite. Elle adresse un message à l’adversaire, aux alliés, aux marchés, aux opinions publiques et peut-être surtout à ceux qui devront, dès le lendemain, commenter ce qu’ils viennent de voir. L’acte ne se suffit donc plus à lui-même. Il doit être immédiatement accompagné de sa preuve, de son interprétation et, si possible, de sa signification. Il n’est plus seulement accompli. Il est communiqué.
Nous n’avons jamais autant communiqué, et rarement les sociétés auront donné le sentiment de se comprendre aussi peu.
C’est précisément ce qu’observait Philippe Breton dans « L’Utopie de la communication », publié au début des années 1990. L’ouvrage ne dénonçait pas simplement la prolifération des médias. Il décrivait l’installation progressive d’une croyance beaucoup plus vaste: la communication ne serait plus un moyen permettant aux hommes de vivre ensemble, mais la solution générale aux désordres de la société. Il suffirait de faire circuler davantage d’informations, d’ouvrir les systèmes, de rendre les individus plus transparents les uns aux autres pour que les conflits, les préjugés et les violences finissent par se dissoudre. Cette croyance a résisté assez remarquablement à tout ce qui aurait dû la démentir.
Nous n’avons jamais autant communiqué, et rarement les sociétés auront donné le sentiment de se comprendre aussi peu. Les entreprises multiplient les consultations sans que les salariés se sentent davantage entendus. Les gouvernements expliquent leurs décisions avant, pendant et après les avoir prises, sans que cette abondance pédagogique produise nécessairement de l’adhésion. Sur les réseaux sociaux, chacun dispose d’un espace presque illimité pour exprimer ses opinions, tandis que la possibilité même d’un monde commun semble se réduire à mesure que les prises de parole s’accumulent.
On pourrait en conclure que nous communiquons mal. C’est d’ailleurs ce que nous faisons généralement. Chaque crise devient un problème de communication, chaque opposition une incompréhension, chaque colère le résultat d’une information insuffisamment claire. Cette explication présente un avantage considérable: elle évite d’avoir à considérer que les individus peuvent parfaitement se comprendre et continuer malgré tout à ne pas être d’accord.
Il existe des conflits qui ne reposent sur aucun malentendu. Les intérêts divergent, les positions sont incompatibles, les institutions distribuent inégalement le pouvoir et les ressources. Dans les années 1970, le sociologue Michel Crozier avait montré que les organisations ne sont pas de simples dispositifs rationnels dont il suffirait d’améliorer le fonctionnement. Elles sont faites de stratégies, de dépendances et de zones d’incertitude, dans lesquelles les échanges les plus apparemment libres restent inscrits dans des rapports de force qui déterminent notamment qui peut parler, depuis quelle position et avec quelle chance d’être entendu. La communication n’abolit pas ces structures. Elle peut même contribuer à les dissimuler.
Chacun dispose d’un espace presque illimité pour exprimer ses opinions, tandis que la possibilité même d’un monde commun semble se réduire à mesure que les prises de parole s’accumulent.
Une entreprise qui adopte une charte de valeurs ne transforme pas nécessairement son organisation. Une institution qui ouvre une consultation ne partage pas pour autant son pouvoir de décision. Un gouvernement qui explique longuement une réforme ne répond pas forcément aux intérêts de ceux qui la contestent. Dans chacun de ces cas, la parole peut accompagner l’action, l’éclairer ou la rendre possible. Elle peut aussi en devenir le substitut symbolique.
Nous avons communiqué, donc nous avons agi. Cette équivalence s’est installée avec une facilité d’autant plus grande que la communication produit des objets immédiatement visibles : des campagnes, des rapports, des engagements, des discours, des récits. L’action, elle, est souvent plus lente, plus obscure et surtout beaucoup moins maîtrisable. Elle produit des conséquences que l’on ne choisit pas toujours et qui s’intègrent mal dans les quelques éléments de langage censés lui donner une unité.
La communication permet au contraire de conserver la maîtrise des apparences. Elle ne change pas nécessairement ce qui est, mais elle ordonne la manière dont ce qui est devra être perçu. Baudrillard parlait de la précession des simulacres: la représentation ne vient plus après le réel pour en proposer une image; elle le précède et lui fournit sa forme. Nous pourrions désormais parler d’une précession de la communication. Avant même qu’une décision soit prise, il faut savoir comment elle sera racontée. Avant de lancer un produit, il faut en déterminer le récit. Avant qu’une crise ne soit résolue, il faut annoncer qu’elle est prise en charge.
Peut-être l’utopie de la communication n’a-t-elle donc jamais consisté à croire que nous finirions tous par nous parler.
Ce qui n’est pas communicable tend alors à devenir presque irréel. Une décision complexe, contradictoire ou simplement prudente paraît suspecte si elle ne peut être réduite à une formule. Une pensée qui hésite semble moins crédible qu’une opinion immédiatement disponible. Le silence n’est plus l’absence de message, mais un message dont chacun se croit autorisé à fixer le sens. Nous ne vivons donc peut-être plus seulement dans une société de la communication, mais dans une société de la communicabilité: tout doit pouvoir être converti en récit, en image, en position et finalement en signe.
Cette communicabilité modifie également la nature de nos échanges. Nous ne cherchons plus toujours à comprendre l’autre, au sens où sa parole pourrait déplacer notre propre point de vue. Nous cherchons plutôt à rendre notre position compréhensible, c’est-à-dire cohérente, identifiable et défendable.
Comprendre suppose encore que quelque chose puisse arriver dans la conversation. Rendre compréhensible consiste surtout à optimiser la réception d’un discours déjà constitué. Dans le premier cas, la parole est une expérience. Dans le second, elle devient une stratégie de présentation. Avant même qu’une décision soit prise, il faut savoir comment elle sera racontée. Avant de lancer un produit, il faut en déterminer le récit. Avant qu’une crise ne soit résolue, il faut annoncer qu’elle est prise en charge.
L’espace public ressemble alors moins à un lieu de délibération qu’à une juxtaposition de récits devenus imperméables.
Jürgen Habermas avait placé dans la discussion rationnelle l’espoir d’une entente qui ne serait fondée ni sur la contrainte ni sur la domination. Notre époque n’a pas exactement abandonné cette espérance. Elle en a plutôt conservé la forme en oubliant les conditions. Nous discutons sans partager les mêmes critères de vérité, sans reconnaître les mêmes autorités, sans habiter les mêmes espaces symboliques. Chacun argumente, mais les arguments circulent à l’intérieur de communautés qui ont souvent appris à se rendre parfaitement compréhensibles à elles-mêmes. L’espace public ressemble alors moins à un lieu de délibération qu’à une juxtaposition de récits devenus imperméables.
Les images des frappes américaines en Iran possèdent à cet égard quelque chose d’exemplaire. Elles nous montrent qu’une action a eu lieu, mais elles nous disent surtout ce que nous devons savoir de cette action: sa précision, sa puissance, sa maîtrise technologique. Elles nous montrent moins la guerre qu’elles ne nous indiquent la manière dont elle doit être comprise.
Peut-être l’utopie de la communication n’a-t-elle donc jamais consisté à croire que nous finirions tous par nous parler. Elle réside davantage dans l’idée que toute réalité pourrait être rendue intelligible par son récit, que toute action trouverait sa justification dans la manière dont elle serait présentée et que tout conflit disparaîtrait dès lors que les positions en présence auraient été suffisamment bien expliquées.
Or les hommes ne se battent pas toujours parce qu’ils ne se comprennent pas. Il arrive aussi souvent qu’ils se comprennent parfaitement



