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Le silence n’est plus une stratégie

  • Florian Silnicki - LaFrenchCom
  • 10 février 2026
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Diriger en silence : pourquoi l’option la plus “prudente” est devenue la plus risquée ? Dans beaucoup de conseils d’administration et de directions générales, une idée s’est imposée comme une évidence moderne : lorsqu’un sujet devient sensible, mieux vaut réduire la voilure. Ne pas trop expliquer aux clients. Ne pas trop commenter devant les journalistes. Ne pas s’exposer inutilement. Attendre que la situation se stabilise avant de prendre la parole.

Ce réflexe se voulait rationnel. Il donne l’impression de contrôler le risque médiatique, de préserver la réputation, d’éviter la polémique. Il est souvent présenté comme une posture de sérieux, voire de responsabilité.

Mais dans l’environnement actuel, cette stratégie est en train de produire exactement l’effet inverse.

Le silence n’apaise plus. Il inquiète. Il n’éteint plus les tensions. Il les déplace. Et surtout, il transforme des situations délicates mais maîtrisables en crises à enjeux élevés, où l’entreprise perd progressivement le contrôle du tempo, du récit et parfois même de ses décisions.

Le contexte a changé, mais les réflexes restent anciens

Les dirigeants évoluent aujourd’hui dans un paysage profondément instable. Les attentes sociétales se sont durcies. Les sujets économiques sont devenus politiques. Les décisions d’entreprise sont observées, commentées et jugées bien au-delà de leurs seuls résultats financiers. Les réseaux sociaux accélèrent et simplifient tout. Les médias travaillent sous pression permanente. Les autorités et les régulateurs agissent dans un climat de forte exposition publique.

Dans ce contexte, chaque prise de parole est perçue comme un risque potentiel. Une phrase peut être mal comprise. Une nuance peut disparaître. Une intention peut être suspectée. La prudence devient alors un réflexe de protection.

Mais cette prudence repose sur une hypothèse qui n’est plus valide : celle selon laquelle l’absence de parole suspendrait le jugement extérieur. Or c’est précisément l’inverse qui se produit.

Quand l’entreprise se tait, le récit continue sans elle

Un sujet sensible ne reste jamais en suspens. Il appelle des explications. Et si l’entreprise ne les fournit pas, d’autres s’en chargent. Collaborateurs, anciens salariés, concurrents, experts autoproclamés, ONG, élus, analystes, journalistes, chacun apporte sa lecture.

Ces lectures ont un point commun : elles sont construites sans accès à la complexité réelle des arbitrages internes. Elles privilégient l’intention supposée plutôt que la contrainte vécue. Elles réduisent des décisions stratégiques à des motivations simplistes. Elles comblent le silence par des hypothèses.

Très rapidement, la question posée n’est plus « que se passe-t-il ? », mais « que cherchent-ils à éviter de dire ? ». Le doute devient structurant. Et le doute est l’ennemi direct de la confiance.

Dans un pays où la fiabilité, la prévisibilité et la responsabilité font partie des valeurs économiques fondamentales, cette perte de confiance a des effets immédiats.

Le moment critique : quand la situation devient contraignante

La plupart des crises dites “majeures” ne commencent pas comme telles. Elles démarrent par un sujet sensible mais traitable. Une décision stratégique contestée. Un incident opérationnel. Une tension sociale. Une question de conformité. Un enjeu environnemental ou technologique. À ce stade, une explication claire peut encore contenir la situation.

Mais lorsque l’entreprise se replie, l’incertitude grandit. Et cette incertitude attire des acteurs chargés de “garantir” l’intérêt collectif. Les demandes deviennent formelles. Les échanges se rigidifient. Les autorités posent des questions. Les partenaires économiques cherchent à se protéger. Les investisseurs revoient leurs hypothèses de risque.

L’entreprise se retrouve alors dans un cadre où elle doit parler, mais où sa parole est strictement encadrée. Chaque mot est pesé. Chaque incohérence est exploitée. Chaque retard devient suspect. La communication cesse d’être un outil de relation et devient un exercice sous contrainte.

C’est ce moment que beaucoup de dirigeants redoutent, sans toujours voir qu’il est souvent la conséquence directe du silence initial.

Le vrai danger n’est pas de parler, mais de parler sans méthode

Si tant d’organisations hésitent à s’exprimer, c’est aussi parce qu’elles ont connu des prises de parole contre-productives. Des messages trop lisses. Des discours trop marketing. Des engagements irréalistes. Des tentatives de rassurance qui ont produit l’effet inverse.

De ces expériences, beaucoup tirent une conclusion radicale : mieux vaut ne rien dire. C’est une erreur d’analyse.

Ce qui fragilise une entreprise, ce n’est pas l’explication. C’est l’explication fragile. Celle qui n’est pas alignée avec les faits. Celle qui promet plus qu’elle ne peut tenir. Celle qui minimise ce que les parties prenantes jugent sérieux. Celle qui varie selon les interlocuteurs.

À l’inverse, une parole structurée, factuelle et cohérente est un facteur de stabilité. Elle ne vise pas à convaincre tout le monde. Elle vise à démontrer que l’entreprise pilote, qu’elle comprend les enjeux et qu’elle agit avec méthode.

Ce que les parties prenantes attendent réellement

Les clients, les partenaires, les collaborateurs, les investisseurs et les autorités n’attendent pas des entreprises qu’elles soient irréprochables. Ils attendent qu’elles soient lisibles. Ils veulent comprendre comment les décisions sont prises, quels arbitrages sont réalisés, quelles limites sont reconnues, quels mécanismes de contrôle sont en place et comment les problèmes sont corrigés lorsqu’ils surviennent.

Sur des sujets complexes comme la durabilité, la gouvernance des données, la cybersécurité, l’intelligence artificielle ou les restructurations, le discours simplificateur est immédiatement disqualifié. Mais l’absence de discours l’est encore davantage.

La crédibilité se construit aujourd’hui moins sur la promesse que sur la capacité à expliquer sans détour et sans excès.

Le coût discret mais réel du mutisme

Le silence n’est pas gratuit. Il se traduit par des effets concrets, parfois difficiles à mesurer mais bien réels. Les négociations deviennent plus longues. Les exigences contractuelles se renforcent. Les audits se multiplient. Les conditions de financement se durcissent. Les talents hésitent à rejoindre des organisations perçues comme opaques. En interne, l’incertitude nourrit l’inquiétude et la rumeur.

Ce coût s’accumule. Et lorsque survient un incident sérieux, l’entreprise découvre que son capital de confiance est insuffisant pour absorber le choc.

Le véritable choix stratégique des dirigeants

Le dilemme n’est pas entre transparence totale et silence absolu. Il est entre une parole gouvernée, maîtrisée et anticipée, et un retrait qui laisse le champ libre à des interprétations extérieures.

Expliquer ne signifie pas se justifier. Dialoguer ne signifie pas capituler. Prendre la parole ne signifie pas renoncer à la prudence juridique. Cela signifie organiser la parole comme une fonction de gouvernance, au même titre que la gestion des risques ou la conformité.

La question que chaque dirigeant devrait se poser est simple : préférez-vous expliquer vos décisions tant que vous maîtrisez encore le calendrier, ou devoir les défendre lorsqu’il est déjà imposé par d’autres ?

Dans l’économie actuelle, le silence n’est plus une assurance. C’est un pari. Et pour un nombre croissant d’entreprises, ce pari se révèle de plus en plus coûteux.

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