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L’esprit critique n’est pas une compétence

  • Boris Sakowitsch
  • 20 septembre 2026
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En décembre 1783, le pasteur berlinois Johann Friedrich Zöllner glisse une question dans une note de bas de page: «Qu’est-ce que les Lumières ?»

On prétend éclairer les hommes, observe-t-il, sans avoir défini ce que l’on entend par là.

Emmanuel Kant lui répond l’année suivante. Les Lumières sont «la sortie de l’homme de l’état de minorité dont il est lui-même responsable». Cet état de minorité ne tient pas à un manque d’intelligence, mais au fait de laisser d’autres exercer leur jugement à sa place. Kant vise cette disposition à s’en remettre à ceux qui savent, ou prétendent savoir : un livre, une autorité morale, parfois même un médecin chargé de régler notre manière de vivre. Aujourd’hui le coach compléterait assez naturellement la liste.

Kant emprunte à Horace une formule devenue célèbre : Sapere aude. Ose savoir. Aie le courage de te servir de ton propre entendement.

Attention: Kant n’invite pas chacun à avoir un avis sur tout. Se servir de son propre entendement n’a jamais signifié se passer de celui des autres, moins encore accorder à son intuition le statut d’une vérité.

Les mots ont toujours voyagé d’une discipline à l’autre. L’esprit critique commence lorsqu’on examine ce qu’ils ont perdu, gagné ou dissimulé pendant le trajet.

Kant défend l’usage public de la raison: une pensée capable de s’exposer, de donner ses raisons et d’entendre les objections. La liberté ne réside pas dans l’opinion personnelle, mais dans la possibilité de ne pas abandonner à un autre la responsabilité de juger.

Deux siècles plus tard, cette responsabilité semble plus nécessaire que jamais. Nous vivons au milieu d’une quantité presque illimitée d’informations, d’opinions, d’images, d’études, de commentaires et de réponses produites en quelques secondes. Il devient naturellement difficile d’exercer notre jugement dans un environnement qui sollicite sans cesse une réaction, valorise le ressenti et finit, jusque dans l’entreprise, par traiter l’esprit critique comme une compétence parmi d’autres. Enfin l’intelligence artificielle ajoute une difficulté supplémentaire: elle peut produire en quelques secondes l’apparence d’un raisonnement, avec ses arguments, ses nuances et même ses hésitations.

Nous n’avons probablement jamais disposé d’autant de moyens pour nous informer. Cela ne signifie pas que nous ayons appris à exercer notre jugement.

Le mot «critique» vient du grec krinein: séparer, distinguer, juger. Critiquer ne consistait donc pas d’abord à contester ou à soupçonner. Il s’agissait d’établir des distinctions entre un fait et une interprétation, une preuve et une croyance, un argument et l’autorité de celui qui le formule.

Cette opération est devenue plus complexe depuis que des contenus de nature et de valeur très différentes apparaissent sous le même format. Une enquête de plusieurs mois apparaît dans le même fil qu’une vidéo de vingt secondes, sans que rien, dans leur présentation, ne signale la différence de travail qui les sépare. La conviction avec laquelle un témoignage est livré finit alors par compter autant que les données qui permettraient de le vérifier, tandis qu’une image sortie de son contexte a souvent déjà fait le tour du réseau lorsque paraît enfin son correctif. Le vrai et le faux n’ont pas disparu, mais ils se mêlent désormais à une masse de contenus plausibles, incomplets, anciens, recadrés ou simplement répétés.

Dans ce contexte, l’esprit critique est partout invoqué. Chacun le revendique mais personne ne souhaite vraiment en subir les effets.

Sur les réseaux sociaux, «penser par soi-même» signifie trop souvent penser « comme on le sent ». «C’est mon avis» clôt la conversation au moment où celle-ci devrait commencer. Le fait qu’une opinion soit personnelle paraît suffire à la rendre respectable, comme si sa sincérité garantissait sa véracité.

La formule «faites vos propres recherches» pousse encore cette confusion un peu plus loin. Elle semble reprendre l’idéal des Lumières: ne vous soumettez pas à l’autorité, vérifiez par vous-même. Mais la recherche ainsi menée consiste souvent à parcourir des contenus jusqu’à rencontrer celui qui confirme la conclusion de départ. On ne cherche plus pour savoir ce que l’on doit penser. On cherche de quoi justifier ce que l’on pensait déjà.

Le soupçon tient alors lieu de méthode. Les médias mentiraient, les experts seraient intéressés, les institutions dissimuleraient. Celui qui ne croit plus rien passe volontiers pour celui qui a tout compris. Pourtant, le soupçon ne constitue que le début d’une enquête. Lorsqu’il devient impossible à lever, il protège surtout nos convictions contre tout ce qui pourrait les démentir.

Il est assez facile de repérer les croyances d’un adversaire politique, les biais d’un collègue, les simplifications d’un journaliste ou les approximations d’une intelligence artificielle. Il l’est beaucoup moins d’appliquer le même examen aux idées qui nous arrangent, aux auteurs que nous admirons et aux explications auxquelles nous avons déjà décidé de croire.

L’esprit critique est en cela assez ingrat : il ne confère aucune supériorité et oblige parfois à renoncer à une idée à laquelle on tenait.

La « post-vérité » ne se caractérise donc pas nécessairement par la disparition des faits. Elle désigne aussi une situation dans laquelle chacun peut trouver suffisamment de récits et d’interprétations pour ne plus avoir à modifier son jugement. L’abondance de l’information ne met pas fin à la croyance. Elle lui fournit un catalogue presque inépuisable de justifications.

Les plateformes numériques n’ont pas besoin de nous imposer une opinion. Elles observent ce qui retient notre attention et nous en proposent davantage. Nous continuons à choisir, mais seulement parmi les contenus que les plateformes ont décidé de nous montrer. Dès lors le conformisme ne consiste plus nécessairement à faire penser tout le monde de la même manière, puisqu’il suffit que chacun retrouve continuellement les signes de ce qu’il pense déjà.

Le vocabulaire des biais cognitifs devait nous rendre attentifs à cette fragilité du jugement. Il a aussi fourni une manière commode d’expliquer les désaccords sans avoir à les examiner. Celui qui retient les faits qui l’arrangent souffre d’un biais de confirmation. Une réserve devient un biais de négativité. Une première impression favorable relève de l’effet de halo. Dans l’entreprise, une objection sera plus simplement qualifiée de résistance au changement.

On ne répond plus à ce qui est dit. On identifie le mécanisme mental qui aurait conduit l’autre à le dire.

Cette manière de faire paraît critique parce qu’elle emprunte le vocabulaire de la science. Elle neutralise pourtant la discussion. Il n’y a plus deux raisonnements dont chacun doit rendre compte, mais une personne supposément lucide face à une autre dont la pensée se serait égarée. Chacun reconnaît d’ailleurs avec une remarquable facilité les biais de son voisin.

L’erreur elle-même change alors de nature. Dire «je me suis trompé» engage celui qui parle. Invoquer un biais rapporte son jugement au fonctionnement général du cerveau humain. Ce n’est plus exactement moi qui ai eu tort: ma cognition m’a joué un tour.

Le développement personnel propose une autre version de cette intériorisation. Il invite à identifier ses croyances limitantes, à changer de mindset, à écouter son intuition et à s’aligner avec ses valeurs. Ces conseils ne sont pas toujours inutiles. Ils reposent néanmoins sur une confusion fréquente entre ce qui vient de nous et ce qui serait vrai. Une valeur n’est pas juste parce qu’elle est nôtre. Une intuition ne devient pas fiable parce qu’elle vient de l’intérieur. Et toutes les croyances qui nous limitent ne sont pas nécessairement fausses. Il arrive même que la réalité soit « limitante ».

L’esprit critique commence lorsque nous cessons de demander aux idées de nous «faire du bien». Il ne promet ni confiance en soi, ni sérénité, ni alignement. Il produit parfois l’inverse: de l’incertitude, de l’inconfort et une hésitation supplémentaire.

L’entreprise en propose une version plus fonctionnelle. L’esprit critique apparaît dans les programmes de formation, les offres d’emploi et les référentiels de soft skills. Le Future of Jobs Report 2025 du Forum économique mondial place encore la pensée analytique au premier rang des compétences fondamentales recherchées par les employeurs. Elle voisine avec la résilience, la flexibilité, l’agilité, le leadership et la créativité dans le portrait du collaborateur contemporain.

Cette promotion mérite d’être examinée. L’entreprise apprécie l’esprit critique lorsqu’il permet de corriger une procédure, d’identifier un dysfonctionnement ou d’améliorer un produit. Elle l’apprécie moins lorsqu’il conduit à interroger l’objectif lui-même, la distribution du pouvoir ou la pertinence d’une décision stratégique.

L’expression « critique constructive » résume assez bien cette domestication. Elle paraît raisonnable : toute critique ne devrait-elle pas aider à résoudre le problème qu’elle signale ? Mais elle impose à celui qui constate une contradiction d’en fournir également la solution. Le salarié doit accompagner sa remarque d’un plan d’action, d’un calendrier et, si possible, de quelques indicateurs de performance.

La critique n’est plus jugée seulement sur sa justesse, mais sur son utilité pour l’organisation. Une objection trop radicale, trop politique ou simplement trop embarrassante sera déclarée négative. Le vocabulaire psychologique permet alors d’éviter la question institutionnelle. Le désaccord devient un problème d’attitude.

L’entreprise apprécie l’esprit critique lorsqu’il permet de corriger une procédure, d’identifier un dysfonctionnement ou d’améliorer un produit. Elle l’apprécie moins lorsqu’il conduit à interroger l’objectif lui-même, la distribution du pouvoir ou la pertinence d’une décision stratégique.

L’organisation encourage ainsi les individus à penser librement à l’intérieur du cadre qu’elle a préalablement défini. Elle sollicite leur autonomie, mais conserve la définition des questions légitimes. L’esprit critique peut examiner les pratiques. Il doit plus rarement remonter jusqu’aux principes.

L’intelligence artificielle ajoute une difficulté supplémentaire. Elle donne accès en quelques secondes à des explications, des raisonnements, des synthèses et des références dont la cohérence formelle se confond facilement avec la vérité. Elle peut exposer une controverse, défendre une thèse puis son contraire, retrouver une référence ou en inventer une. Elle sait même adopter le ton du doute.

Elle peut nous aider à vérifier une date, retrouver une source ou confronter plusieurs interprétations. Elle ne peut pas exercer notre esprit critique à notre place, car celui-ci ne consiste pas seulement à traiter des informations. Il suppose de décider ce qui mérite d’être interrogé, de reconnaître les catégories qui orientent déjà la question et, parfois, de refuser les termes mêmes dans lesquels un problème nous est présenté. Une réponse peut être exacte tout en reprenant les présupposés d’une question mal posée.

L’esprit critique ne juge pas seulement les réponses. Il revient sur la manière dont le problème a été construit.

Cette vigilance devient d’autant plus nécessaire que les mots circulent désormais beaucoup plus vite que les idées auxquelles ils appartenaient. Des notions issues de la psychologie, des neurosciences, de la biologie, de la physique ou de la philosophie sont extraites de leur contexte, simplifiées, puis réintroduites dans le management, la politique ou le développement personnel. Elles y gagnent en popularité ce qu’elles perdent souvent en précision.

La résilience a quitté la physique des matériaux pour devenir une obligation morale. La créativité, longtemps associée à la création, s’est transformée en compétence productive. Les biais cognitifs servent à expliquer n’importe quelle erreur de jugement, généralement celle des autres. L’intelligence émotionnelle, l’agilité, l’ADN d’une entreprise, les écosystèmes d’affaires ou les organisations quantiques participent au même commerce des métaphores.

Ces emprunts ne sont pas illégitimes par nature. Les mots ont toujours voyagé d’une discipline à l’autre. L’esprit critique commence lorsqu’on examine ce qu’ils ont perdu, gagné ou dissimulé pendant le trajet. Il demande qui les emploie, depuis quand, dans quel contexte et dans quel intérêt. Il ne s’arrête pas au prestige scientifique d’un terme. Il cherche à savoir ce que ce prestige permet de faire accepter.

C’est sans doute pour cette raison que l’esprit critique se laisse difficilement réduire à une compétence. Une compétence répond à une fonction et s’évalue en fonction d’un résultat attendu. L’esprit critique peut conduire à contester le résultat, la fonction et le système chargé de les évaluer. Il ne nous apprend pas quoi penser. Il ne nous assure même pas que nous penserons juste. Il oblige seulement nos convictions à s’exposer aux mêmes exigences que celles des autres.

Penser librement ne signifie pas se débarrasser de tout ce qui nous influence. Ce serait une autre illusion. Il s’agit de pouvoir reconnaître nos tutelles, examiner les raisons que nous avons de leur faire confiance et répondre devant d’autres de ce que nous choisissons de tenir pour vrai.

C’était déjà la question posée au bas d’une page en 1783. Elle occupe désormais tout l’écran.

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