
Helen Frankenthaler est morte en 2011, à 83 ans. Aux États-Unis, son nom appartient depuis longtemps à l’histoire de l’abstraction d’après-guerre. En Europe, sa reconnaissance est beaucoup plus récente. Après Venise et Florence, Bâle lui consacre à son tour une grande exposition. Jusqu’au 23 août, le Kunstmuseum réunit plus de cinquante œuvres, sur toile et sur papier, couvrant six décennies de travail. C’est la plus importante présentation de sa peinture jamais organisée en Europe.
Depuis quelques années, les musées ont entrepris de revoir une histoire de l’art qui avait largement sous-estimé, ou simplement relégué, de nombreuses artistes femmes. Cette réévaluation était nécessaire. Elle produit aussi parfois des redécouvertes un peu mécaniques, accompagnées de discours institutionnels plus convaincus par la réparation que par les œuvres.

Frankenthaler n’a pourtant jamais été une artiste marginale aux États-Unis. Née à New York en 1928, elle se trouve très tôt au cœur du milieu qui impose l’expressionnisme abstrait. Elle connaît Clement Greenberg, fréquente Jackson Pollock et Willem de Kooning, puis épouse Robert Motherwell en 1958. Sa trajectoire appartient pleinement à cette génération qui déplace, après-guerre, le centre de gravité de l’art moderne de Paris vers New York.
Plusieurs de ses peintures dépassent désormais régulièrement les 3 ou 4 millions de dollars.
En 1952, elle peint Mountains and Sea. Elle a 23 ans. La toile est posée au sol, sans apprêt. Frankenthaler y verse une peinture à l’huile fortement diluée qui pénètre directement dans les fibres. Le procédé donnera naissance à ce que l’on appellera le soak-stain. Morris Louis et Kenneth Noland voient la toile peu après. Cette manière de faire circuler la couleur dans la toile, plutôt que de la déposer à sa surface, jouera un rôle décisif dans l’émergence du Color Field painting.
Les tableaux de Frankenthaler ont souvent été décrits à partir du geste, du hasard et de la fluidité. La couleur se répand, s’interrompt, se superpose, laisse parfois de larges zones de toile presque intactes. L’impression de spontanéité est trompeuse. Frankenthaler travaille lentement, revient sur ses tableaux, les observe, les corrige. Elle utilise des pinceaux, des éponges, des racloirs, parfois ses mains. Le hasard fait partie du travail, mais la composition reste extrêmement maîtrisée.

Très cultivée, Frankenthaler voyage tôt en Europe, fréquente les musées et regarde les maîtres anciens. Titien, Courbet, Hiroshige ou Marie Laurencin font partie de son univers visuel. Elle visite les grottes d’Altamira et s’intéresse à la manière dont la couleur adhère directement à la paroi. Le Kunstmuseum met plusieurs de ces références en regard de ses œuvres, rappelant ce que l’image d’une peinture américaine entièrement livrée au geste a longtemps laissé de côté.
Le paysage reste également présent. Mer, montagnes, saisons et lieux apparaissent régulièrement dans les titres. Mountains and Sea en donne dès 1952 l’exemple le plus célèbre. Rien n’est véritablement représenté. Une étendue bleue peut suggérer l’eau ou le ciel avant de redevenir une simple surface de couleur. L’abstraction de Frankenthaler n’a jamais complètement rompu avec l’expérience du monde.

Elle poursuit ces recherches pendant plus de soixante ans. L’acrylique remplace peu à peu l’huile. Le papier prend une place croissante. Les formats changent, les lignes réapparaissent, les surfaces se densifient. Certaines œuvres sont retournées, reprises par leur envers ; d’autres conservent l’empreinte du sol de l’atelier. L’exposition bâloise permet surtout de mesurer la continuité d’une œuvre que l’histoire de l’art a parfois résumée à l’invention du soak-stain.
Le marché a été plus rapide que les musées européens. En 2011, année de la mort de Frankenthaler, Royal Fireworks, peint en 1975, était vendu 818 500 dollars. Neuf ans plus tard, le même tableau atteignait 7,9 millions de dollars chez Sotheby’s à New York, plus du double de son estimation haute. Le record tient toujours. En mai 2026, Cape Orange a été adjugé 7,257 millions de dollars alors qu’il était estimé entre 3,5 et 5 millions. Plusieurs de ses peintures dépassent désormais régulièrement les 3 ou 4 millions de dollars.
Sa peinture était simplement belle.
Ces montants restent éloignés des sommets atteints par Pollock, Rothko ou de Kooning. Ils montrent aussi combien la hiérarchie de l’expressionnisme abstrait s’est longtemps écrite autour de quelques figures masculines. Frankenthaler avait pourtant été exposée, collectionnée et commentée de son vivant. Son influence sur la génération suivante était connue.

Sa peinture souffrait peut-être d’un autre frein: elle était simplement belle. Les couleurs sont somptueuses, les compositions souvent lumineuses, la séduction immédiate. Une certaine critique moderniste a longtemps préféré l’austérité, la radicalité ou la violence du geste. La beauté pouvait facilement passer pour de la facilité.
Le mouvement de réévaluation des artistes femmes a contribué à modifier cette hiérarchie. Il serait absurde de le nier, comme il serait réducteur d’expliquer l’intérêt actuel pour Frankenthaler par #MeToo. Florence, Venise, puis Bâle permettent surtout aux Européens de voir enfin une œuvre que les Américains connaissent depuis longtemps.



