La Suisse coche toutes les cases du pays bien positionné face à l’intelligence artificielle. Excellence académique, stabilité institutionnelle, capital humain de haut niveau, entreprises solvables et fortement digitalisées : le décor est idéal. Pourtant, à mesure que l’IA devient un facteur central de compétitivité économique, une question dérangeante s’impose. La Suisse est-elle réellement en train de construire un avantage stratégique durable, ou se contente-t-elle d’une adoption prudente qui profite surtout à des acteurs étrangers ?
En 2025, l’IA est bel et bien entrée dans les entreprises suisses. Selon l’Observatoire Data & IA 2025 publié par Colombus Consulting, Oracle et la Haute École de Gestion de Genève (HEG-Genève), plus d’une entreprise sur deux utilise désormais des outils d’intelligence artificielle dans ses processus opérationnels. Mais derrière ce chiffre se cache une réalité plus nuancée : dans une large majorité des cas, l’IA reste cantonnée à des fonctions de support, rarement pilotée comme un véritable actif économique.
Le constat est récurrent chez les dirigeants interrogés : l’IA améliore l’efficacité, réduit certains coûts, fluidifie les opérations, mais elle transforme encore peu les modèles d’affaires. Moins d’un quart des entreprises seraient aujourd’hui capables de mesurer précisément le retour sur investissement de leurs projets IA. Autrement dit, l’IA est présente, mais rarement gouvernée au niveau stratégique.
Cette approche prudente est particulièrement visible dans la finance et l’assurance, secteurs historiquement en pointe sur le plan technologique. Les banques privées suisses utilisent des algorithmes avancés pour la détection de fraudes, la conformité réglementaire, la gestion des risques ou l’analyse de portefeuilles. Pourtant, ces mêmes établissements hésitent à intégrer l’IA au cœur de la relation client, là où se joue pourtant la différenciation future. La raison est moins technologique que culturelle et réputationnelle. Dans un secteur fondé sur la confiance, l’automatisation intelligente est perçue comme un levier à manier avec précaution, voire avec méfiance.
l’IA est présente, mais rarement gouvernée au niveau stratégique.
Ce paradoxe illustre une spécificité suisse : une capacité élevée à maîtriser la technologie, mais une réticence à en exploiter pleinement le potentiel économique visible. L’IA est performante en arrière-plan, mais encore peu assumée comme facteur de valeur perçue.
La situation est tout aussi révélatrice du côté de l’innovation. La Suisse figure régulièrement parmi les pays les mieux classés en matière de recherche et de brevets liés à l’intelligence artificielle. Les écoles polytechniques, les universités et les centres de recherche produisent des avancées reconnues à l’international. En revanche, la transformation de cette excellence scientifique en produits IA exportables reste limitée. Selon les données d’AI Watch, seules une minorité de start-up suisses spécialisées dans l’IA parviennent à dépasser le stade du marché national et à atteindre une taille critique à l’international.
Le problème n’est pas tant le manque d’idées ou de compétences que l’absence d’un véritable écosystème de passage à l’échelle. Les investisseurs helvétiques restent prudents sur les phases de financement tardives, tandis que nombre de jeunes entreprises finissent par se tourner vers des capitaux ou des acquéreurs étrangers. La valeur créée en Suisse est alors captée ailleurs.
Sur le plan réglementaire, la Confédération assume une stratégie volontairement mesurée. Contrairement à l’Union européenne et à son AI Act, la Suisse a choisi de ne pas légiférer de manière transversale, préférant s’appuyer sur le droit existant et sur des régulations sectorielles. Cette approche est souvent présentée comme un atout, car elle laisse de la liberté aux entreprises et limite les freins à l’innovation.
Mais cette absence de cadre clair commence aussi à produire des effets ambivalents. Pour certains investisseurs et dirigeants, l’incertitude réglementaire est devenue un facteur de prudence supplémentaire. Là où l’Union européenne offre désormais une grille de lecture précise des risques et des obligations, la Suisse laisse ses acteurs économiques arbitrer seuls, au cas par cas. Or, dans un contexte de forte intensité capitalistique et réputationnelle, l’ambiguïté n’est pas toujours synonyme d’avantage concurrentiel.
L’IA doit cesser d’être perçue comme un simple outil d’optimisation pour devenir un levier de création de valeur clairement piloté au niveau de la direction générale.
La Suisse tente de compenser cette prudence normative par un positionnement fort sur les questions d’éthique et de confiance numérique. Des initiatives comme le Digital Trust Label de la Swiss Digital Initiative1 traduisent une volonté claire : faire de la fiabilité, de la transparence et de la responsabilité des marqueurs différenciants. Cette orientation correspond à l’ADN économique du pays, historiquement fondé sur la crédibilité et la sécurité plutôt que sur la vitesse ou la domination.
Reste une interrogation centrale à l’approche de 2026 : cette stratégie suffira-t-elle à capter la valeur économique générée par l’IA ? Car l’enjeu n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle est utilisée en Suisse. Elle l’est déjà. La vraie question est de déterminer qui en tirera les bénéfices durables. À ce stade, une part significative de la valeur semble encore bénéficier aux fournisseurs technologiques étrangers, notamment américains, plutôt qu’aux acteurs économiques locaux.
Si la Suisse veut transformer son avance qualitative en avantage compétitif mesurable, elle devra probablement franchir un cap, par exemple en articulant plus clairement une doctrine économique de l’IA : où investir, où réguler, et surtout où accepter de prendre des risques calculés.
Ce que les dirigeants suisses doivent décider dès 2026
Pour les dirigeants d’entreprises, l’enjeu n’est plus d’adopter l’intelligence artificielle, mais de trancher sur son statut stratégique. L’IA doit cesser d’être perçue comme un simple outil d’optimisation pour devenir un levier de création de valeur clairement piloté au niveau de la direction générale. Cela implique de définir des priorités économiques explicites, d’accepter une part d’expérimentation contrôlée et de mesurer systématiquement l’impact sur la productivité, la relation client et la compétitivité à long terme. Sans cette clarification, le risque est grand de voir l’IA rester un coût maîtrisé, mais jamais un avantage décisif.
Les secteurs où la Suisse peut encore prendre l’avantage
Malgré les fragilités actuelles, plusieurs secteurs offrent encore un potentiel de leadership crédible. La finance spécialisée, la santé de précision, l’industrie de haute valeur ajoutée et les services B2B complexes constituent des terrains naturels pour une IA suisse fondée sur la fiabilité et l’expertise métier. Dans ces domaines, la valeur ne repose pas uniquement sur la puissance des algorithmes, mais sur leur intégration fine dans des environnements réglementés et exigeants. C’est précisément là que la Suisse peut transformer sa culture de la qualité en avantage concurrentiel technologique.
- Le Digital Trust Label est une initiative lancée en 2022 par la Swiss Digital Initiative visant à certifier la fiabilité, la transparence et la responsabilité des services numériques. Reposant sur un catalogue de critères vérifiables (sécurité, protection des données, fiabilité et interaction équitable), le label intègre désormais des exigences spécifiques liées à l’usage de l’intelligence artificielle. Depuis 2025, sa gestion opérationnelle est assurée par l’organisme de certification SGS, avec l’ambition d’en faire un standard international de confiance numérique. ↩︎







