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Accueil » Business » Nadja Skaljic: « La Suisse devient un acteur structurant de l’innovation mondiale »

Entretien

Nadja Skaljic: « La Suisse devient un acteur structurant de l’innovation mondiale »

  • 19 juin 2026
Nadja Skaljic: « La Suisse devient un acteur structurant de l’innovation mondiale »
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Une nouvelle géographie de l’innovation et des capitaux est en train de se dessiner. Sous l’effet des tensions géopolitiques et de l’instabilité américaine, l’Europe – et la Suisse en particulier – gagne en attractivité auprès des investisseurs internationaux. Une convergence transatlantique s’accélère et redéfinit qui construit les règles, qui apporte les capitaux, et où naissent les innovations qui comptent. Nadja Skaljic, avocate, membre du Club de Rome et administratrice de plusieurs comités d’investissement internationaux, en analyse les ressorts.


Nadja Skaljic, vous siégez notamment au conseil de Pauling AI et coprésidez le SuperSymmetry Institute, ce qui vous place aux premières loges de l’évolution des relations transatlantiques en matière de capitaux et d’innovation: on parle de plus en plus d’une «symbiose d’innovation transatlantique» entre l’Europe et les États-Unis ; qu’est-ce que cela recouvre concrètement?

Nous assistons à un réalignement structurel, et non à une simple rotation passagère des capitaux. Les politiques industrielles de l’administration américaine, ses mesures tarifaires et son approche «America First» ont conduit investisseurs et entreprises à diversifier leur exposition géopolitique et à rechercher des écosystèmes d’innovation stables. L’Europe, et la Suisse en particulier, offre une prévisibilité réglementaire, des institutions de recherche de rang mondial et des cadres de gouvernance fiables.

La symbiose d’innovation transatlantique qui émerge décrit un modèle dans lequel les capitaux américains et les capacités de commercialisation se combinent de plus en plus avec l’excellence scientifique européenne, la crédibilité réglementaire et la capacité d’exécution suisse. Il s’agit moins d’une compétition entre écosystèmes que de forces complémentaires engendrant une valeur partagée. Les chiffres sont en eux-mêmes impressionnants, et j’encourage les lecteurs à les découvrir en détail dans le dernier Swiss Biotech Report 2026. Mais ce qui me frappe le plus, ce n’est pas tant l’ampleur des chiffres que ce qu’ils révèlent du modèle d’innovation suisse.

L’Europe comme architecte réglementaire, les États-Unis comme moteur de capital et de montée en puissance : ce partage des rôles est-il une réalité observable, ou risque-t-on d’attribuer à l’Europe une influence qu’elle ne possède pas encore?

La tendance est observable, mais il convient d’éviter toute simplification excessive. Les États-Unis dominent encore la profondeur du capital-risque, les marchés de sortie et les infrastructures de montée en puissance. L’Europe, en revanche, façonne de plus en plus les règles du jeu au travers de dispositifs comme le RGPD, l’AI Act ou le Biotech Act en cours d’élaboration. Ces initiatives reflètent la force de l’Europe à établir des normes autour de la confiance, de la sécurité, de l’éthique et de la gouvernance, qui deviennent des sources d’avantage concurrentiel de plus en plus déterminantes dans des secteurs comme l’intelligence artificielle, la santé ou la biotechnologie. Cela dit, l’Europe est également confrontée à des défis importants. Une prise de conscience s’impose : une réglementation trop complexe peut freiner l’innovation, réduire la compétitivité et nuire à la capacité des entreprises à croître. Les efforts récents visant à simplifier certaines exigences réglementaires et à alléger les charges administratives laissent entrevoir l’émergence d’une approche plus pragmatique.

La réglementation seule ne crée pas le leadership. L’influence de l’Europe s’exprime pleinement lorsque la réglementation est source de confiance, d’interopérabilité et de certitude pour les marchés, favorisant l’innovation plutôt qu’elle ne la contraint. Le défi de l’Europe demeure sa capacité à transformer l’excellence scientifique en entreprises à dimension mondiale. Ce n’est donc pas un partage fixé des rôles, mais un partenariat évolutif dans lequel le pouvoir normatif de l’Europe et la puissance de montée en échelle de l’Amérique se rejoignent de plus en plus.

Concrètement, comment reconnaît-on une opportunité d’investissement à dimension systémique? En quoi se distingue-t-elle d’un solide fonds ESG ou d’un véhicule d’infrastructure traditionnel?

Une opportunité d’investissement à dimension systémique se définit par sa capacité à traiter des transitions structurelles plutôt que des inefficiences isolées du marché. Je recherche trois caractéristiques clés. Premièrement, de forts vents porteurs réglementaires : l’investissement s’aligne sur des priorités publiques de long terme, comme la résilience sanitaire, la transition énergétique ou la souveraineté numérique. Deuxièmement, des effets multiplicateurs intersectoriels : la création de valeur s’étend à plusieurs secteurs plutôt que d’être confinée à une seule classe d’actifs. Troisièmement, des caractéristiques de plateforme : l’investissement permet l’émergence d’écosystèmes plus larges, établit des standards ou fournit des infrastructures critiques qui soutiennent l’innovation future.

Ce qui distingue l’investissement à dimension systémique des stratégies ESG ou d’infrastructure traditionnelles, c’est son orientation vers la transformation à grande échelle. L’investissement ESG met souvent l’accent sur la sélection d’actifs à partir de métriques de durabilité, alors que l’investissement à dimension systémique vise à remodeler des systèmes entiers et à accélérer le changement structurel. De même, là où l’investissement infrastructurel traditionnel privilégie des actifs stables sur le long terme, l’investissement systémique cible des plateformes d’innovation dotées d’effets de réseau extensibles et d’une importance stratégique durable.

Où se situe la Suisse dans ce nouveau paysage? Simple relais ou acteur structurant?

La Suisse se positionne de plus en plus comme un acteur structurant au sein des écosystèmes mondiaux d’innovation. Son avantage singulier tient à la combinaison d’institutions de recherche de premier plan mondial, d’une protection robuste de la propriété intellectuelle et de marchés de capitaux sophistiqués, marqués par un secteur financier hautement développé qui compte parmi les leaders mondiaux de la banque privée et de la gestion d’actifs. Parallèlement, la Suisse a développé un écosystème de capital-risque dynamique, notamment en biotechnologie et en technologies de rupture, soutenu par la crédibilité réglementaire d’institutions telles que Swissmedic et par une longue tradition de collaboration internationale.

Ce positionnement se reflète dans la vitalité de son économie de l’innovation. En 2025, les entreprises suisses de biotechnologie ont levé 2,6 milliards de francs, dont un record de 1,15 milliard de francs de financements privés, ce qui illustre la capacité de la Suisse à attirer les capitaux internationaux tout en générant une capacité d’innovation nationale. L’avantage compétitif de la Suisse ne réside pas dans la rivalité échelle contre échelle avec les États-Unis ou l’Union européenne. Son rôle est plutôt celui d’un pont d’innovation de confiance, reliant excellence scientifique, sources de capitaux sophistiquées et accès aux marchés mondiaux.

Le biotech semble incarner cette convergence mieux que tout autre secteur: capitaux américains, cadres réglementaires européens, infrastructure de données mondiale. Est-ce l’avant-garde d’un mouvement plus large, ou un cas particulier difficile à reproduire? Quels sont, selon vous, les secteurs qui viennent ensuite?

Le biotech est aujourd’hui l’exemple le plus manifeste, car l’innovation réussie dans le domaine de la santé dépend de la convergence de trois éléments décisifs : l’excellence scientifique, des capitaux substantiels sur le long terme et des cadres réglementaires robustes. Développer de nouvelles thérapies n’est pas simplement un défi technologique ; cela exige un écosystème capable d’accompagner la découverte, la validation, la mise sur le marché et la confiance du public.

Cela dit, je vois dans le biotech l’avant-garde d’une tendance bien plus vaste. Les secteurs qui lui succéderont sont probablement la santé et le diagnostic augmentés par l’intelligence artificielle, qui nécessiteront une gouvernance rigoureuse et une supervision réglementaire solide pour asseoir la confiance et favoriser l’adoption. De même, les technologies climatiques et les systèmes énergétiques avancés sont façonnés par les priorités de politique industrielle et les investissements infrastructurels à grande échelle. La fabrication avancée et la biofabrication gagnent en importance à mesure que les pays cherchent à renforcer leur résilience et leur autonomie stratégique. De la même manière, la cybersécurité et les infrastructures de confiance numérique deviennent des domaines stratégiques majeurs, où une gouvernance efficace et une crédibilité réglementaire créent de véritables avantages concurrentiels.

Plus largement, j’ai la conviction que nous assistons à un glissement: celui d’un investissement dans des technologies isolées vers un investissement dans des écosystèmes d’innovation résilients. Les gagnants ne seront pas nécessairement les territoires ou les entreprises qui innovent le plus vite, mais ceux qui seront capables d’intégrer de manière cohérente les capacités scientifiques, les capitaux et l’expertise réglementaire dans un modèle de création de valeur durable. En définitive, l’avenir appartient à ceux qui sauront bâtir des systèmes de confiance capables de croître à travers les marchés et les frontières.


« Switzerland Is Becoming a Structuring Force in Global Innovation »

A new geography of innovation and capital is taking shape. Driven by geopolitical tensions and American instability, Europe (and Switzerland in particular) is gaining attractiveness among international investors. A transatlantic convergence is accelerating, redefining who sets the rules, who provides the capital, and where the innovations that matter are born. Nadja Skaljic, lawyer, Club of Rome member and board director on several international investment committees, analyses the forces at work.

Nadja Skaljic, you sit on the board of Pauling AI and co-chair the SuperSymmetry Institute, placing you at the forefront of the evolving transatlantic relationship in capital and innovation: there is growing talk of a « transatlantic innovation symbiosis » between Europe and the United States: what does this actually mean in practice?

We are witnessing a structural realignment rather than a temporary capital rotation. The American administration’s industrial policies, tariff measures and « America First » approach have pushed investors and corporations to diversify geopolitical exposure and seek stable innovation ecosystems. Europe – and Switzerland in particular – offers regulatory predictability, world-class research institutions and trusted governance frameworks.

The emerging transatlantic innovation symbiosis describes a model where American capital and commercialization capabilities increasingly combine with European scientific excellence, regulatory credibility and Swiss execution capacity. It is less about competition between ecosystems and more about complementary strengths creating shared value. The figures themselves are impressive, and I would encourage readers to explore them in detail in the latest Swiss Biotech Report 2026. However, what I find most compelling is not just the scale of the numbers, but what they reveal about Switzerland’s innovation model.

Europe as regulatory architect, the United States as capital and scale engine: is this division of roles an observable reality, or do we risk attributing to Europe an influence it does not yet hold?

The pattern is observable, but we should avoid oversimplification. The United States still dominates venture capital depth, exit markets and scaling infrastructure. Europe, however, increasingly shapes the rules of the game through frameworks such as GDPR, the AI Act and the emerging Biotech Act. These initiatives reflect Europe’s strength in establishing standards around trust, safety, ethics, and governance, which are becoming increasingly important sources of competitive advantage in sectors such as AI, healthcare, and biotechnology. That said, Europe also faces important challenges. There is growing recognition that overly complex regulation can slow innovation, reduce competitiveness, and hinder the ability of companies to scale. Recent efforts to simplify certain regulatory requirements and reduce administrative burdens suggest a more pragmatic approach is emerging. 

Regulation alone does not create leadership. Europe’s influence comes when regulation provides trust, interoperability and market certainty, enabling innovation rather than constraining it. The challenge for Europe remains translating scientific excellence into globally scaled companies. So, this is not a fixed division of labour, it is an evolving partnership where Europe’s normative power and America’s scaling power increasingly intersect.

Concretely, how does one identify a system-level investment opportunity? What distinguishes it from a solid ESG fund or a traditional infrastructure vehicle?

A system-level investment opportunity is identified by its ability to address structural transitions rather than isolated market inefficiencies. I would look for three key characteristics. First, strong policy tailwinds, meaning the investment aligns with long-term public priorities such as health resilience, the energy transition, or digital sovereignty. Second, cross-sector multiplier effects, where value creation extends across multiple industries rather than being confined to a single asset class. Third, platform characteristics, where the investment enables broader ecosystems, establishes standards, or provides critical infrastructure that supports future innovation.

What distinguishes system-level investing from e.g. traditional ESG or infrastructure strategies is its focus on transformation at scale. ESG investing often emphasizes screening and selecting assets based on sustainability metrics, whereas system-level investing seeks to reshape entire systems and accelerate structural change. Similarly, while traditional infrastructure investing focuses on stable, long-term assets, system-level investing targets innovation platforms with scalable network effects and enduring strategic importance.

Where does Switzerland fit in this new landscape? A simple relay, or a structuring actor?

Switzerland is increasingly positioning itself as a structuring actor within global innovation ecosystems. Its unique advantage lies in the combination of world-leading research institutions, strong intellectual property protection, sophisticated capital markets, marked by a highly developed financial sector characterized by leading private banking and asset management capabilities. At the same time, Switzerland has cultivated an active venture capital ecosystem, particularly in biotechnology and deep technology, supported by regulatory credibility through institutions such as Swissmedic and a longstanding tradition of international collaboration.

This positioning is reflected in the strength of its innovation economy. In 2025, Swiss biotech companies raised CHF 2.6 billion, with private funding reaching a record CHF 1.15 billion, highlighting Switzerland’s ability both to attract international capital and to generate domestic innovation capacity. Switzerland’s competitive advantage does not lie in matching the scale of the United States or the European Union. Rather, its role is to serve as a trusted innovation bridge that connects scientific excellence, sophisticated sources of capital, and access to global markets.

Biotech seems to embody this convergence better than any other sector: American capital, European regulatory frameworks, global data infrastructure. Is this the vanguard of a broader movement, or a specific case that will be difficult to replicate? Which sectors, in your view, come next?

Biotech is currently the clearest example because successful innovation in healthcare depends on the convergence of three critical elements: scientific excellence, substantial long-term capital, and robust regulatory frameworks. Developing new therapies is not simply a technological challenge; it requires an ecosystem capable of supporting discovery, validation, commercialization, and public trust.

That said, I see biotech as the vanguard of a much broader trend. The sectors likely to follow are AI-enabled healthcare and diagnostics, which will require strong governance and regulatory oversight to ensure trust and adoption. Similarly, climate technologies and advanced energy systems are being shaped by industrial policy priorities and large-scale infrastructure investment. Advanced manufacturing and biomanufacturing are gaining importance as countries pursue greater resilience and strategic autonomy. Likewise, cybersecurity and digital trust infrastructure are becoming critical areas where effective governance and regulatory credibility create competitive advantages.

More broadly, I believe we are witnessing a shift from investing in isolated technologies to investing in resilient innovation ecosystems. The winners will not necessarily be the jurisdictions or companies that innovate the fastest, but those that can effectively integrate scientific capability, capital, and regulatory expertise into a coherent model for long-term value creation. Ultimately, the future will favour those who can build trusted systems that are capable of scaling across markets and borders.

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