À première vue, tout oppose la Suisse et le Japon. L’une est un petit pays européen, fédéral, enclavé, l’autre une grande puissance insulaire d’Asie orientale. Leur histoire politique, leur organisation sociale et leur place dans le monde ne se recoupent que marginalement. Pourtant, sur le temps long, ces deux économies ont été confrontées à des contraintes étonnamment similaires — et y ont apporté des réponses très différentes.
Comparer la Suisse et le Japon n’a de sens que si l’on renonce à toute lecture psychologique ou symbolique. Ce qui rend la comparaison pertinente, ce ne sont ni les mentalités ni les mythes, mais la manière dont deux sociétés avancées ont cherché à durer dans un monde de croissance inégale, de vieillissement démographique et de pression monétaire constante.
Des économies sans ressources, orientées vers la valeur ajoutée
Ni la Suisse ni le Japon ne disposent de ressources naturelles significatives. Cette contrainte ancienne a façonné leurs trajectoires industrielles dès la fin du XIXᵉ siècle. Les deux pays ont investi dans des secteurs à forte valeur ajoutée, fondés sur la précision, la qualité et l’innovation incrémentale plutôt que sur les volumes.
En Suisse, cette spécialisation prend la forme de pôles distincts mais complémentaires : horlogerie, chimie et pharmacie à Bâle, machines de précision, finance et services. Au Japon, elle s’incarne dans l’industrie manufacturière, l’électronique, l’automobile et les technologies de pointe. Dans les deux cas, la compétitivité repose sur la fiabilité et la continuité plus que sur la rupture permanente.
Cette orientation commune explique un rapport prudent à la croissance. La performance économique n’est pas recherchée à travers des expansions rapides, mais par une amélioration progressive des positions existantes.
Monnaies fortes, contraintes permanentes
Le franc suisse et le yen partagent une caractéristique centrale : ils sont structurellement forts. Cette force n’est pas toujours souhaitée, mais elle s’impose comme une contrainte durable. Elle pénalise les exportations, comprime les marges et oblige les entreprises à monter en gamme en permanence.
La réponse suisse à cette contrainte a longtemps été la stabilité. La Banque nationale suisse privilégie la crédibilité monétaire, quitte à intervenir ponctuellement pour limiter les excès, comme lors de l’abandon du taux plancher en 2015 ou durant la période de taux négatifs.
Le Japon a fait un choix différent. Face à la stagnation qui suit l’éclatement de la bulle des années 1990, la Banque du Japon assume une politique monétaire extrêmement accommodante sur la durée. Le yen devient un instrument actif de soutien à l’économie, au prix d’un endettement public massif.
Dans les deux cas, la monnaie n’est pas un simple outil technique. Elle devient un révélateur des priorités collectives : stabilité et crédibilité d’un côté, soutien à l’activité et acceptation de la dette de l’autre.
Vieillissement et arbitrages sociaux
La Suisse et le Japon figurent parmi les sociétés les plus vieillissantes du monde développé. Ce phénomène structurel impose des choix économiques et sociaux lourds.
Le Japon a opté pour une stratégie de maintien de la cohésion interne. L’emploi est préservé autant que possible, la dette publique absorbe une partie du choc, et l’État joue un rôle central dans l’amortissement de la stagnation. Cette approche limite les ruptures sociales visibles, mais enferme l’économie dans une croissance faible durable.
La Suisse a privilégié une autre voie. L’ouverture à l’immigration qualifiée, la capitalisation partielle des retraites et la flexibilité du marché du travail permettent de contenir les effets du vieillissement sans explosion de la dette publique. Cette stratégie repose toutefois sur des équilibres politiques et sociaux délicats, régulièrement soumis au vote populaire.
Dette, épargne et tolérance à la stagnation
La comparaison entre les deux pays est particulièrement éclairante en matière de dette. Le Japon accepte un niveau d’endettement public exceptionnellement élevé, largement détenu par des acteurs domestiques. La dette devient un outil de stabilisation plus qu’un problème politique immédiat.
La Suisse, à l’inverse, entretient une forte aversion institutionnelle à l’endettement excessif. Le frein à l’endettement inscrit dans la Constitution et la culture budgétaire prudente limitent fortement la marge de manœuvre de l’État. La stabilité repose davantage sur l’épargne privée et la prévoyance que sur la dépense publique.
Ces choix reflètent des arbitrages différents face à une même question : faut-il absorber les chocs par la dette ou par la discipline ?
Deux modèles face à un monde volatil
Ni la Suisse ni le Japon ne cherchent à imposer leur modèle. Tous deux s’adaptent, parfois lentement, aux transformations de l’économie mondiale. Leur point commun réside moins dans une vision idéologique que dans une forme de retenue stratégique.
La croissance spectaculaire n’est pas leur horizon naturel. La priorité est donnée à la continuité, à la capacité à encaisser les chocs, à la préservation d’un ordre social et économique stable. Cette retenue a un coût : stagnation prolongée au Japon, tensions politiques et monétaires récurrentes en Suisse. Mais elle constitue aussi une forme de résilience rarement mise en avant.







