La culture suisse du consensus n’est pas né d’un tempérament national porté vers l’harmonie. Elle est le résultat d’un long apprentissage politique, fait d’échecs, de conflits ouverts et d’une guerre civile évitée de justesse. Dans ce pays, le consensus ne relève pas d’une préférence morale, mais d’une solution dure à un problème violent : comment gouverner un espace fragmenté sans le briser. Pour comprendre cette logique, il faut remonter bien avant les mécanismes contemporains de démocratie directe ou de concertation sociale. Il faut revenir à une période où le consensus n’existait pas encore comme méthode, et où la confrontation apparaissait comme une option possible.
Avant le consensus : l’expérience de la division
Entre la fin du XVIIIᵉ siècle et le milieu du XIXᵉ siècle, la Suisse traverse une séquence politique instable. La République helvétique (1798–1803), imposée dans le sillage des guerres révolutionnaires françaises, tente de centraliser un espace historiquement confédéral. L’expérience échoue rapidement. Elle laisse derrière elle une méfiance durable envers toute forme de pouvoir unifié imposé d’en haut.
La période de la Médiation, puis celle de la Restauration, rétablissent une structure confédérale, mais sans résoudre les tensions profondes. Les cantons demeurent traversés par des clivages religieux, linguistiques et politiques. Les années 1830, marquées par la Régénération, voient l’émergence de constitutions cantonales plus démocratiques, mais aussi une montée des antagonismes.
La Diète devient le lieu d’affrontements de plus en plus ouverts. Les tentatives de révision du Pacte fédéral de 1815 se heurtent à un obstacle fondamental : aucune procédure de révision n’est prévue. La question de savoir si une majorité suffit ou si l’unanimité est requise paralyse le système. Le projet d’Acte fédéral, dit Pacte Rossi, ambitieux sur le plan institutionnel et économique, échoue précisément parce qu’il va plus vite que la capacité d’acceptation collective.
Le Sonderbund : quand la logique du pacte cède
La formation du Sonderbund en 1845 marque un point de rupture. Ce pacte de défense mutuelle, conclu par sept cantons catholiques conservateurs, viole formellement le Pacte fédéral. Mais il ne naît pas ex nihilo. Il est aussi une réaction à une série de décisions perçues comme des violations flagrantes de l’équilibre confédéral, notamment l’affaire des couvents d’Argovie ou les expéditions des Corps-Francs.
À partir de ce moment, la logique du compromis est suspendue. Les camps se radicalisent. La propagande remplace la négociation. La question confessionnelle est instrumentalisée. La guerre devient une possibilité réelle.
Le conflit de 1847 est bref, mais décisif. Il reste le dernier conflit armé sur sol suisse. Surtout, il révèle une limite fondamentale : la population refuse majoritairement de mener une guerre offensive hors de ses frontières cantonales. La logique de la confrontation ne rencontre pas d’adhésion durable.
Une victoire sans humiliation
La manière dont la guerre du Sonderbund se termine est centrale pour comprendre la suite. Les vainqueurs libéraux-radicaux auraient pu imposer un ordre centralisé, marginaliser durablement les vaincus et gouverner par la force du droit nouveau. Ils ne le font pas.
La Constitution de 1848 est adoptée rapidement, dans un contexte européen explosif. Mais elle est conçue comme une œuvre d’intégration. Les cantons conservent des compétences décisives. Le Conseil des États, la majorité cantonale, le fédéralisme renforcé sont autant de mécanismes destinés à empêcher qu’une majorité politique puisse écraser durablement une minorité.
Comme l’a souligné l’historien Oskar Vasella, cette période marque l’émergence d’une volonté explicite de compréhension mutuelle et de tolérance institutionnalisée. Le consensus devient une règle implicite : gouverner sans humilier, décider sans exclure.
Le consensus comme mécanisme de refroidissement
À partir de là, le consensus cesse d’être une option. Il devient une technologie politique. La démocratie directe, la consultation élargie, la lenteur procédurale ne sont pas des ornements démocratiques. Ce sont des dispositifs destinés à transformer des conflits potentiellement explosifs en désaccords négociables.
La Diète, puis les institutions fédérales, fonctionnent comme des espaces de médiation permanente. Le consensus n’a pas pour fonction de produire des décisions parfaites, mais d’éviter que les décisions ne rouvrent des fractures existentielles.
Héritages contemporains
Ce réflexe forgé au XIXᵉ siècle traverse les crises contemporaines. En 2008, l’intervention rapide pour stabiliser UBS constitue une entorse assumée à la logique consensuelle. Elle est présentée comme exceptionnelle, précisément parce qu’elle rompt avec une culture de la négociation préalable.
À l’inverse, la gestion progressive des difficultés de Credit Suisse illustre la face plus problématique de cette technologie : la préférence pour l’ajustement discret peut retarder la reconnaissance de la rupture nécessaire.
La pandémie de Covid-19 révèle la même tension. Là où des États centralisés privilégient la décision verticale et immédiate, la coordination négociée entre niveaux de pouvoir ralentit l’action, mais cherche à préserver l’adhésion collective. Ce choix n’est pas conjoncturel. Il est l’héritier direct d’une histoire où la rupture a laissé des traces durables.
Une technologie issue de l’expérience
Le consensus n’est ni un mythe apaisant ni une simple habitude culturelle. Il est le produit d’une expérience historique précise : celle d’un pays qui a expérimenté la confrontation, mesuré son coût, et décidé d’en faire une exception.
Il protège contre les excès de la victoire comme contre ceux de la défaite. Mais il a un prix : lenteur, complexité, difficulté à agir vite lorsque l’urgence l’exige.







