L’intelligence artificielle transforme le recrutement à grande vitesse. Annonces rédigées par l’IA, présélection automatisée, aide à la conduite d’entretiens: la promesse est claire – plus de rapidité, plus de volume, plus d’efficacité. Mais alors que les organisations adoptent ces outils à marche forcée, une question essentielle demeure : quel est l’impact sur la qualité des recrutements, l’équité du processus et la confiance ? Pour Faye Walshe, Global Director of Innovation and AI chez Robert Walters, l’essor de l’IA dans le recrutement ne relève pas uniquement de la technologie. Il s’agit d’un virage stratégique et éthique.
L’IA est partout dans le recrutement. Qu’est-ce qui change vraiment pour les employeurs ?
Nous assistons à une explosion des outils. Les technologies RH et de recrutement sont devenues une industrie de plusieurs milliards, avec de nouvelles solutions qui apparaissent presque chaque jour. Génération automatique d’annonces, messages de prospection rédigés par l’IA, constitution de viviers de talents avant même l’ouverture d’un poste… Sur le papier, tout cela semble extrêmement efficace. Et dans certains cas, ça l’est réellement.
Mais cette vitesse s’accompagne d’une complexité croissante. De nombreux outils de présélection de CV fonctionnent comme des boîtes noires. Les employeurs ne savent pas toujours sur quels critères ces systèmes se basent, quelles données ils utilisent ni ce qu’ils peuvent laisser de côté. Si vous ne pouvez pas expliquer pourquoi un candidat a été écarté, il faut être très prudent quant à l’utilisation de ces outils dans une décision de recrutement.
Quels risques voyez-vous émerger avec l’IA dans le recrutement ?
Les risques liés à la sécurité et à la fraude deviennent bien réels. Nous voyons déjà apparaître l’utilisation de deepfakes lors d’entretiens vidéo en direct, où des candidats masquent totalement leur identité. Aux États-Unis, certaines entreprises ont même recruté des personnes qui se sont révélées être des acteurs frauduleux.
C’est pourquoi on observe un retour des entretiens finaux en présentiel, malgré des processus de recrutement très digitalisés. Les employeurs veulent vérifier l’identité, valider les expériences et réduire les risques. Paradoxalement, plus le recrutement se digitalise, plus les points de contrôle humains prennent de la valeur.
Assiste-t-on à une « course à l’armement » entre candidats et employeurs en matière d’IA ?
Oui, clairement. Les candidats utilisent l’IA tout autant que les employeurs. Beaucoup optimisent leur CV et leurs candidatures avec des outils comme ChatGPT. Ce n’est pas nouveau en soi : personnaliser sa candidature a toujours été une bonne pratique. L’IA rend simplement ce processus quasi instantané.
La vraie magie du recrutement opère encore lorsque deux personnes se font face et réalisent qu’elles sont plus qu’un CV et une description de poste. L’IA peut soutenir ce moment – mais elle ne peut pas le remplacer.
Ce qui est plus préoccupant, ce sont les outils qui envoient automatiquement des centaines de candidatures pendant la nuit. Cela fait exploser le volume de candidatures à l’échelle mondiale et crée beaucoup de “bruit” dans le système. Les entreprises répondent par davantage de filtres et d’automatisation, ce qui pousse à son tour les candidats à utiliser encore plus l’IA.
Le risque, c’est que le recrutement devienne une conversation entre machines. On sélectionne alors sur la base de mots-clés et de correspondances superficielles, plutôt que sur les compétences réelles, la motivation et le potentiel.
En quoi l’IA change-t-elle la manière de penser les talents et les compétences ?
Les organisations qui prennent l’IA au sérieux se posent désormais la question avant de recruter : ce poste doit-il être occupé par un humain, un agent d’IA, ou une combinaison des deux ?
Pour les profils juniors, l’agilité d’apprentissage, la capacité à résoudre des problèmes et les compétences relationnelles deviennent plus importantes que des compétences techniques très spécialisées. Au niveau senior, les dirigeants doivent savoir comment déployer l’IA de manière stratégique et responsable.
Globalement, l’essor de l’IA rend l’intelligence émotionnelle plus précieuse, pas moins. La communication, l’influence et l’esprit critique deviennent de véritables facteurs de différenciation. Savoir combiner la puissance de l’IA avec un jugement humain solide devient un atout majeur sur le marché du travail.
Pourquoi le facteur humain doit-il rester essentiel ?
L’IA transforme profondément le recrutement, mais pas selon une logique simpliste du type « l’automatisation remplace l’humain ». La technologie aide à gérer le volume et la rapidité, mais elle introduit aussi de nouveaux risques, des angles morts et des questions éthiques. Pour les organisations, la vraie question n’est plus de savoir si elles doivent utiliser l’IA, mais comment l’utiliser de manière responsable. Celles qui réussiront seront celles qui sauront combiner technologies intelligentes, gouvernance claire et supervision humaine.












