Fondateur de MB&F, figure singulière de l’horlogerie contemporaine, Maximilian Büsser n’a jamais suivi les chemins balisés. Derrière le succès de ses « machines horlogères » se cache un parcours marqué par le doute, une profonde remise en question personnelle et la conviction que l’entreprise doit être au service d’une vision avant d’être un outil de profit. Dans cet entretien, il revient sur les événements qui l’ont conduit à quitter une carrière toute tracée pour créer une maison devenue l’une des plus originales de l’horlogerie indépendante. Une conversation sur le sens, la confiance, la créativité et cette part de folie nécessaire à toute aventure entrepreneuriale.
propos recueillis par François E. Clerc
Vous avez connu une carrière remarquable avant de créer MB&F. Pourquoi avoir tout quitté?
Parce qu’à un moment donné, j’ai réalisé que réussir sa carrière ne signifiait pas forcément réussir sa vie. J’avais la chance d’occuper des fonctions passionnantes, de travailler sur des projets ambitieux et d’obtenir des résultats. Mais je me suis demandé si cette trajectoire était réellement la mienne ou simplement celle que l’on attendait de moi.
Y a-t-il eu un événement déclencheur?
Oui. Le décès de mon père a été un moment déterminant. Pas immédiatement. Il y a d’abord eu une forme d’indifférence, puis un choc différé. Cette épreuve m’a obligé à prendre du recul et à réfléchir à ce que je voulais vraiment accomplir dans ma vie.
Qu’avez-vous découvert à ce moment-là?
Une idée très simple qui ne m’a plus jamais quitté: le jour le plus important de ma vie sera celui de ma mort. Ce jour-là, je veux pouvoir regarder mon parcours avec fierté et me dire que j’ai eu le courage de vivre selon mes convictions.
Créer MB&F était donc davantage une quête de sens qu’un projet entrepreneurial?
Absolument. Je ne suis pas devenu entrepreneur parce que je rêvais de diriger une entreprise. Je suis devenu entrepreneur parce que je voulais créer quelque chose auquel je croyais profondément. L’entreprise est devenue le véhicule de cette ambition.
N’était-ce pas un pari extrêmement risqué?
Bien sûr. Beaucoup ont pensé que j’étais fou. J’abandonnais une carrière confortable pour me lancer dans un projet sans garantie de succès. Mais lorsque vous savez pourquoi vous faites quelque chose, le risque prend une autre dimension.
Comment avez-vous financé cette aventure?
J’avais peu de capital financier, mais beaucoup de capital humain. Pendant des années, j’avais construit des relations de confiance avec des détaillants, des collectionneurs et des fournisseurs. Ils connaissaient mon travail, ma parole et ma manière de fonctionner. Certains ont accepté de me suivre avant même que les premières montres existent.
La confiance est donc au cœur de votre réussite?
Sans aucun doute. Dans notre métier, la confiance est probablement l’actif le plus précieux. Les gens investissent dans une vision, mais ils investissent surtout dans les personnes qui portent cette vision.
Vous évoquez souvent vos « Friends » dans MB&F. Pourquoi cette notion est-elle si importante?
Parce que MB&F signifie « Maximilian Büsser & Friends ». Je n’ai jamais cru au génie solitaire. Les plus belles créations naissent de la collaboration entre des talents différents. Cette aventure est avant tout une aventure humaine.
Votre parcours débute pourtant par une formation d’ingénieur à l’EPFL. Était-ce votre vocation?
Pas vraiment. Je rêvais de devenir designer automobile. Mais les circonstances m’ont conduit vers l’ingénierie. Avec le recul, je ne regrette rien. Cette formation m’a apporté une rigueur et une discipline qui me servent encore aujourd’hui.
Quelles qualités un dirigeant doit-il posséder selon vous?
La compétence est importante, mais elle ne suffit pas. Il faut de la cohérence, de la loyauté, de la persévérance et surtout une vision claire. Les gens ne suivent pas seulement une stratégie. Ils suivent une personne qui incarne quelque chose.
Vous considérez-vous comme un leader?
Je préfère dire que nous sommes tous les dirigeants de notre propre vie. Le véritable leadership commence par là. Avant de vouloir guider les autres, il faut être capable de donner une direction à sa propre existence.
Vos créations sont souvent décrites comme des œuvres d’art autant que comme des montres. Vous reconnaissez-vous dans cette définition?
Oui, dans une certaine mesure. Nous ne cherchons pas à produire des objets utilitaires. Nous créons des machines qui racontent une histoire, qui suscitent une émotion. Nous sommes plus proches de l’univers artistique que de la logique industrielle traditionnelle.
Dans un monde dominé par la technologie et l’intelligence artificielle, quelle place reste-t-il pour l’artisanat?
Une place essentielle. Plus notre environnement devient numérique, plus nous ressentons le besoin de nous reconnecter à des objets porteurs d’humanité. La main, le geste, l’imperfection même, deviennent précieuses.
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui cherche aujourd’hui un sens à sa vie professionnelle?
Je lui dirais d’écouter ce qui le fait vibrer profondément. Et surtout de ne pas avoir peur d’être considéré comme déraisonnable. Les projets les plus importants paraissent souvent insensés lorsqu’ils naissent.
Finalement, que vous a appris cette aventure?
Que pour trouver le sens de sa vie, il faut parfois accepter de se lancer dans une entreprise que les autres jugent folle. C’est souvent dans cette part de déraison que se cache notre véritable liberté.



