
Le tour de vis de la Réserve fédérale, un choc pétrolier latent au détroit d’Ormuz et le retour du dollar fort ont ranimé une vieille rengaine : celle de la mort du portefeuille équilibré. Deux directeurs des investissements genevois, Charles-Henry Monchau (Syz) et Joaquin Cascallar (Targa 5 Advisors), racontent un tout autre changement.
Depuis 2022, une petite musique revient à chaque trimestre agité: le portefeuille dit «60/40» — 60% d’actions, 40% d’obligations — serait mort. La séquence récente lui a redonné de la voix. La Réserve fédérale américaine penche de nouveau pour une hausse des taux, un choc pétrolier menace au détroit d’Ormuz et le dollar fort fait son retour. Résultat : début mars 2026, actions et obligations ont reculé ensemble — précisément ce que le portefeuille équilibré est censé éviter.
Pour Joaquin Cascallar, directeur des investissements de Targa 5 Advisors, l’oraison funèbre se trompe de défunt. «Ce n’est pas l’allocation qui a échoué, c’est l’idée que sa moitié obligataire serait “sûre” en toutes circonstances.» Pendant quarante ans, rappelle-t-il, l’obligation a amorti les crises parce qu’elles lui convenaient: en récession, les actions baissaient et les obligations montaient. «Une assurance contre un seul type de sinistre : le ralentissement.» En 2022, puis en mars 2026, le sinistre a changé de nature: l’inflation et la hausse des taux frappent les deux à la fois — le rendement des obligations d’État américaines à dix ans remontant vers 4,14 % le jour même où les Bourses décrochaient. 2022 avait d’ailleurs déjà été, pour un portefeuille équilibré, la pire année depuis 1937. Sa formule : «L’obligation n’a pas perdu sa valeur, elle a perdu son alibi.»
Un changement d’époque
Charles-Henry Monchau, directeur des investissements de la banque Syz, replace le débat dans le temps long. « La corrélation actions/obligations n’est pas une constante : elle change de signe selon la nature du choc qui domine les marchés. » En clair : quand la menace est une récession, les obligations protègent ; quand c’est l’inflation, elles tombent en même temps que les actions. La longue accalmie des années 2000 à 2021 était, selon lui, «l’exception historique, non la règle» — le fruit d’une inflation basse et stable. Cette parenthèse, estime le directeur des investissements de Syz, s’est refermée : rivalités entre grandes puissances, course aux dépenses militaires et à l’intelligence artificielle, dettes publiques massives nourrissent une inflation plus élevée et surtout plus imprévisible. «On ne peut plus compter sur une seule allocation obligataire pour couvrir le risque actions.»
Par quoi remplacer l’amortisseur
Faut-il alors dénicher un «nouveau 40»? Les deux maisons s’y refusent. «Aucune classe d’actifs ne remplace à elle seule les obligations souveraines», tranche Charles-Henry Monchau, qui préfère une protection à plusieurs étages à un rempart unique. L’or y tient le premier rôle, comme couverture contre l’érosion des monnaies et l’envolée des dettes publiques ; viennent ensuite les matières premières, utiles en cas de choc pétrolier, et des obligations courtes indexées sur l’inflation. Charles-Henry Monchau pousse le raisonnement jusque dans la poche actions : répliquer les grands indices revient aujourd’hui à parier massivement sur l’intelligence artificielle, tant ces valeurs y pèsent. Il cherche donc à y intégrer des titres qui montent quand le reste de l’indice baisse — des actions à contre-courant dont le nombre, note-t-il, n’a jamais été aussi élevé, de quoi bâtir des portefeuilles capables de résister à une correction de l’IA.
Joaquin Cascallar, lui, raisonne depuis le portefeuille concret d’un client. Il a ajouté de l’or et des obligations indexées, allégé les obligations longues devenues moins protectrices, et cessé de traiter la part obligataire comme un bloc unique et sans risque. Ce qu’il a gardé intact: le cœur en actions et la conviction obligataire elle-même — les obligations d’entreprises de bonne qualité rapportent de nouveau près de 5%. Sa lecture des taux est plus optimiste que la moyenne: il attend des baisses dès la fin 2026 et rallonge en conséquence l’échéance de ses obligations, là où beaucoup s’en détournent.
Le dollar et le franc
Sur les devises, Charles-Henry Monchau met en garde contre une évidence trop partagée. Le dollar fort, porté par la fermeté du nouveau patron de la Fed, lui paraît un mouvement de court terme; à plus longue échéance, il le voit plutôt reculer. « Exceptionnalisme américain » et dollar fort sont devenus le pari de presque tout le monde — donc un pari fragile. Sa préférence: jouer la vigueur américaine par les actions plutôt que par la monnaie. Pour un investisseur en francs, ajoute le directeur des investissements de Syz, sa propre devise fait déjà une partie du travail : le franc s’apprécie de 2 à 3% par an face au dollar et sert de valeur refuge dans les crises, un rôle que les bons du Trésor américain jouent pour l’investisseur en dollars.
La substance contre le discours
Restent les placements «alternatifs» vendus comme substituts aux obligations. Joaquin Cascallar prévient : les marchés privés ne remplacent pas les obligations, ils se substituent au risque des actions, assorti d’une prime d’illiquidité. Leur stabilité apparente tient surtout à l’absence de prix affiché au jour le jour. «La stabilité est comptable, pas réelle.» Quant aux produits financiers complexes habillés en placements prudents, il s’en tient à une règle: si l’on ne peut pas en résumer les frais et les conditions de sortie en deux phrases, mieux vaut passer son chemin.
Le retour du discernement
Faut-il donc changer l’allocation, ou la manière de la piloter ? Pour Joaquin Cascallar, «très majoritairement par le processus, l’allocation ne fait que suivre». Le rééquilibrage mené au calendrier, en particulier, peut aggraver les pertes lorsque tout baisse ensemble. Preuve que la protection n’est plus figée : la corrélation entre actions et obligations est récemment retombée à son plus bas niveau depuis 1996 — autour de −0,69, selon des données UBS qu’il cite —, après avoir été nettement positive quelques semaines plus tôt. «La rupture de la couverture n’est pas la fin de la diversification, conclut le directeur des investissements de Targa 5 Advisors: c’est le retour du discernement.»



