Pendant quelques semaines, la planète entière n’a plus parlé que de football. Elle n’a même peut-être plus pensé qu’à cela. Du moins en apparence. Très vite, il est devenu évident que l’on ne parlait plus vraiment du jeu. Des décisions arbitrales, du rôle de Donald Trump, des sponsors, de la FIFA, des intérêts géopolitiques, des réseaux sociaux, des biais médiatiques, des manipulations supposées…etc. Chacun avait déjà son verdict avant même que les faits ne soient établis. Plus rien ne semblait certain, sinon la certitude avec laquelle chacun défendait sa propre version. Le Mondial n’était plus un tournoi, mais plutôt une gigantesque machine à confirmer des convictions préexistantes.
On pourrait évidemment objecter que le football a toujours suscité la mauvaise foi, les soupçons de favoritisme et les controverses interminables. Bien avant l’invention de l’assistance vidéo, un hors-jeu douteux ou une faute oubliée suffisait à alimenter pendant des années la mémoire blessée d’un peuple. Les grandes compétitions n’ont jamais été étrangères à la politique, pas davantage qu’aux intérêts commerciaux. Elles ont servi les dictatures, les nationalismes, la diplomatie et les marques, sans que personne puisse sérieusement prétendre avoir découvert en 2026 que la FIFA était aussi une entreprise de spectacle.
Le Mondial n’est plus un tournoi, mais plutôt une gigantesque machine à confirmer des convictions préexistantes.
La nouveauté se situait moins dans la violence des polémiques que dans la manière dont celles-ci semblaient désormais pouvoir se développer indépendamment de ce qui les avait fait naître. Pendant longtemps, une erreur d’arbitrage produisait au moins un objet de discussion. On revoyait l’action, on comparait les angles, on s’affrontait sur l’interprétation d’une image dont chacun reconnaissait encore qu’elle devait, d’une manière ou d’une autre, limiter les interprétations possibles. Le désaccord pouvait être passionné, partisan, parfois parfaitement irrationnel ; il se construisait néanmoins autour d’un événement commun.
A contrario, en 2026, le ralenti semblait moins destiné à établir ce qui s’était passé qu’à fournir à chacun une nouvelle pièce à verser au dossier qu’il avait déjà constitué. La même image permettait de prouver la corruption de l’arbitre, la mauvaise foi des médias, la toute-puissance américaine ou, au contraire, l’obsession anti-américaine de commentateurs incapables d’accepter la moindre décision favorable au pays organisateur. Le jugement ne découlait plus de l’événement. Il le précédait, l’attendait, puis le rangeait dans une architecture de convictions déjà disponible et prête à l’emploi.
Des milliards de personnes ont vu les mêmes images, au même moment, sur les mêmes plateformes. Pourtant, rarement un événement aura produit autant de réalités différentes.
Les faits n’ont, bien entendu, jamais parlé seuls. Aucun historien, aucun scientifique, aucun magistrat sérieux ne soutiendrait qu’il suffit de les accumuler pour que la vérité surgisse mécaniquement. Tout fait est construit, situé, interprété, confronté à d’autres faits. Il conservait cependant une propriété essentielle: celle de résister. Il pouvait démentir une hypothèse, rendre une croyance intenable ou contraindre celui qui s’était trompé à modifier son jugement. On pouvait contester son interprétation, sa provenance ou les conditions dans lesquelles il avait été établi; on lui reconnaissait encore le pouvoir de nous embarrasser.
C’est cette capacité de résistance qui semble aujourd’hui s’affaiblir. Le fait ne réfute plus. Il est absorbé, requalifié ou renvoyé à l’intention supposée de celui qui le produit. Il n’existe plus seulement comme élément d’une réalité extérieure à nos préférences, mais comme le signe d’une appartenance. Une information n’est plus reçue selon qu’elle est fondée ou non, mais selon le camp dont elle paraît émaner. Sa vérité devient secondaire par rapport à la fonction identitaire qu’elle remplit.
Donald Trump aura fourni, bien avant ce Mondial, le laboratoire le plus spectaculaire de cette mutation. Les procédures judiciaires qui le concernent, sa condamnation pénale à New York, les conclusions de la justice civile dans l’affaire E. Jean Carroll ou les événements du 6 janvier 2021 ne sont pas nécessairement réfutés point par point par ses partisans. Ils peuvent être déclassés en bloc, renvoyés à la persécution judiciaire, au complot de l’État profond ou à l’instrumentalisation politique des institutions. Le déplacement est décisif: il ne s’agit plus d’opposer une version des faits à une autre, mais de contester à ceux qui les établissent le droit même de faire autorité.
La modernité a longtemps cru que la diffusion des mêmes informations finirait par rapprocher les sociétés. Nous découvrons aujourd’hui l’inverse.
Cette logique a trouvé pendant le tournoi une illustration presque trop parfaite lorsque Trump a reconnu avoir demandé à Gianni Infantino de réexaminer le carton rouge infligé à l’attaquant américain Folarin Balogun. La suspension automatique fut finalement levée, provoquant les protestations de plusieurs acteurs du football européen et une crise ouverte entre la FIFA et l’UEFA. Un président du pays hôte intervenait directement auprès du président de la FIFA dans une procédure disciplinaire, et la décision fut modifiée dès le lendemain. Le précédent était suffisamment rare pour que la presse le compare à un épisode remontant à la Coupe du monde de 1962.
Il aurait été possible de considérer l’affaire pour ce qu’elle était: une ingérence politique dans une décision sportive, suivie d’une dérogation dont la légitimité pouvait être discutée. Elle fut immédiatement transformée en matériau narratif. Pour les uns, elle démontrait que Trump pouvait désormais obtenir de la FIFA ce qu’il exigeait, confirmant la relation de dépendance entretenue par Gianni Infantino avec le pouvoir américain. Pour les autres, elle réparait une injustice manifeste ou révélait surtout l’acharnement des élites européennes contre les États-Unis. La question de la faute commise par le joueur, de la régularité de la procédure ou des précédents disciplinaires disparut rapidement derrière ce que l’épisode permettait de raconter.
En outre, l’événement n’avait pas seulement perdu le monopole de sa signification. Il paraissait avoir perdu jusqu’au droit d’interrompre les récits qui le précédaient. La Coupe du monde 2026 restera peut-être dans les mémoires l’événement le plus partagé de l’histoire. Des milliards de personnes ont vu les mêmes images, au même moment, sur les mêmes plateformes. Pourtant, rarement un événement mondial aura produit autant de réalités différentes. Nous avons partagé les images, non l’expérience. La simultanéité est devenue technique, mais le monde commun, lui, ne l’est plus. La modernité a longtemps cru que la diffusion des mêmes informations finirait par rapprocher les sociétés. Nous découvrons aujourd’hui l’inverse. Nous n’avons jamais autant regardé les mêmes événements, et peut-être jamais aussi peu habité le même monde.
Nous ne semblons plus seulement confrontés à une crise de la vérité, mais à une crise des instances auxquelles nos sociétés reconnaissaient la capacité de l’établir.
Depuis quelques années, un mot s’est imposé pour décrire ce régime: la post-vérité. L’expression est utile à condition de ne pas la comprendre comme le simple triomphe du mensonge. Le faux n’a pas attendu les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu ni Donald Trump pour intervenir dans la vie politique. Les propagandes, les faux témoignages, les rumeurs et les falsifications accompagnent l’histoire du pouvoir depuis ses origines. La post-vérité désigne une situation plus étrange, dans laquelle les faits objectifs deviennent moins influents dans la formation de l’opinion que les émotions et les croyances personnelles.
Même cette définition ne suffit peut-être pas. Elle suppose encore une compétition entre les faits et les croyances, comme si les premiers pouvaient espérer reconquérir leur place à condition d’être mieux établis, mieux expliqués ou davantage diffusés. Or nous ne semblons plus seulement confrontés à une crise de la vérité, mais à une crise des instances auxquelles nos sociétés reconnaissaient la capacité de l’établir.
Dans ce nouveau régime de vérité, l’arbitre est soupçonné avant même d’avoir sifflé. Le journaliste est réputé militant. Le juge devient le représentant d’une faction. Le scientifique est accusé de servir ses financements. L’historien ne produit plus qu’un récit situé parmi d’autres. Pour revenir au foot, la vidéo elle-même, dont on attendait naïvement qu’elle mette fin aux querelles d’interprétation, est ralentie, recadrée, commentée ou privée de son contexte jusqu’à pouvoir servir toutes les démonstrations. Ce n’est pas seulement le fait qui a été déclassé. C’est le tiers qui lui conférait son autorité.
Or ce tiers n’a jamais été neutre au sens absolu. Les institutions sont traversées par les rapports de force, les intérêts, les habitudes professionnelles et les hiérarchies sociales. La sociologie avait suffisamment montré que l’autorité ne tombe pas du ciel et qu’elle dépend des champs dans lesquels elle se construit. Croire au juge, au journaliste ou au savant ne signifiait pas les croire infaillibles. Cela signifiait reconnaître la nécessité d’une médiation, d’une procédure, d’un espace où le conflit ne se réduisait pas immédiatement à l’affrontement de deux volontés.
Lorsque cette médiation disparaît, il ne reste plus deux arguments, mais deux camps. L’argumentation change alors de fonction. Elle ne cherche plus prioritairement à convaincre celui qui pense autrement ; elle sert à manifester son appartenance à ceux qui pensent déjà comme nous. Sa réussite ne se mesure plus au déplacement qu’elle provoque chez l’adversaire, mais à l’adhésion qu’elle suscite dans sa propre communauté. On n’argumente plus pour ouvrir un monde commun. On produit les signes grâce auxquels les siens peuvent se reconnaître.
Ce n’est pas seulement le fait qui a été déclassé. C’est le tiers qui lui conférait son autorité.
Le Mondial 2026 aura amplifié cette évolution parce qu’il était lui-même devenu un objet sans contours précis. La compétition réunissait pour la première fois 48 équipes, 104 rencontres et trois pays organisateurs, selon un format dont le gigantisme répondait autant à l’ambition universelle du football qu’à la nécessité de multiplier les marchés, les diffuseurs, les billets et les occasions commerciales. Le tournoi aurait généré près de 13 milliards de dollars, tandis que la politique tarifaire exorbitante, les coupures publicitaires, l’organisation d’un spectacle de mi-temps inspiré du Super Bowl et l’exploitation commerciale de chaque temps mort alimentaient les critiques contre une FIFA accusée de ne plus savoir distinguer le développement du jeu de l’extension continue de son produit.
Il serait pourtant trop simple d’opposer la pureté populaire du football à sa corruption par le marché. Le sport professionnel est depuis longtemps lié à la publicité, aux droits télévisés et aux intérêts des États. Ce qui caractérise peut-être notre époque est moins la marchandisation du spectacle que la capacité de celui-ci à intégrer sa propre critique. Nous savons que les prix sont excessifs, que les sponsors déterminent une partie de l’organisation, que la FIFA centralise un pouvoir considérable et que les dirigeants politiques utilisent l’événement. Nous le dénonçons, nous commentons cette dénonciation, puis nous regardons le match suivant.
La critique n’interrompt plus le spectacle. Elle en constitue l’un des programmes. Cette étrange circularité donne au film Rollerball, réalisé par Norman Jewison en 1975, une actualité que son esthétique aurait pourtant dû condamner au musée des dystopies seventies. Le film imaginait un monde dans lequel les grandes corporations avaient remplacé les nations et organisaient une compétition d’une violence croissante afin de canaliser les passions collectives. Le sport n’y divertissait pas les citoyens d’une réalité politique située ailleurs: il constituait le mode même de gouvernement d’une société où le conflit avait été transformé en spectacle.
Le rapprochement avec aujourd’hui ne tient pas à la brutalité des matches, malgré quelques affrontements qui semblaient parfois rejouer les scènes du film. Il tient à la fusion progressive de domaines autrefois distingués. Le sport, la politique, la publicité, le divertissement et l’information ne se contentent plus de cohabiter autour d’un même événement. Ils adoptent les mêmes formes, les mêmes rythmes et la même économie de l’attention. Un président intervient dans une sanction sportive, remet le trophée avec le président de la FIFA et transforme sa présence en séquence politique. Un temps mort devient un espace publicitaire. Une décision arbitrale produit davantage de contenus que le jeu lui-même. Même les huées adressées à Trump lors de la finale entrent immédiatement dans la circulation mondiale des images, disponibles pour deux interprétations rigoureusement opposées.
On n’argumente plus pour ouvrir un monde commun. On produit les signes grâce auxquels les siens peuvent se reconnaître.
Dans le même temps, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient se poursuivent sous la forme de cartes interactives, de vidéos prises par des drones, de statistiques, de points de situation et de commentaires en direct. Il ne s’agit évidemment pas de confondre un bombardement et un match de football, encore moins d’en effacer la différence morale. Leur réception emprunte pourtant des dispositifs de plus en plus proches. Le citoyen passe d’un ralenti de la VAR aux images d’une frappe, d’une conférence présidentielle au commentaire d’un influenceur, avec la même invitation à réagir immédiatement. La chronologie elle-même se contracte: voir, juger et publier deviennent presque un seul geste.
Jean Baudrillard avait donné un nom à cette dissolution des frontières: le transpolitique. Le terme ne désigne pas la disparition de la politique, mais son extension au-delà de ses institutions traditionnelles, jusqu’à contaminer l’économie, la culture, le sport et les conduites individuelles. Lorsque tout devient politique, la politique ne possède plus de lieu propre. Elle circule dans les signes, les images, les marchandises et les événements médiatiques, sans qu’aucune instance puisse encore prétendre l’organiser de l’extérieur.
Baudrillard est souvent associé à l’idée de simulation, parfois réduite à la croyance selon laquelle le faux aurait remplacé le réel. Sa pensée est plus dérangeante. Le simulacre n’est pas une copie mensongère venue dissimuler une réalité intacte. Il apparaît lorsque la distinction entre la réalité et sa représentation perd elle-même sa fonction. Dans La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu, il ne niait ni les morts ni les destructions. Il observait que l’événement militaire avait été absorbé par un dispositif d’images, de discours stratégiques et de mises en scène qui déterminait par avance la manière dont il pouvait être perçu.
Ce qui caractérise peut-être notre époque est moins la marchandisation du spectacle que la capacité de celui-ci à intégrer sa propre critique.
Le Mondial 2026 n’a évidemment rien d’une guerre, mais il relève d’un régime comparable de production du sens. Les matches ont bien eu lieu. Les buts ont été marqués. L’Espagne a battu l’Argentine en finale. Pourtant, l’événement sportif ne constituait plus qu’une partie de l’expérience. Autour de lui se déployait une compétition parallèle entre récits politiques, économiques, identitaires et médiatiques, au point qu’il devenait parfois difficile de savoir lequel servait de commentaire à l’autre.
On affirme souvent que le football est devenu politique. La formule suppose encore l’existence de deux domaines distincts, dont l’un aurait fini par envahir l’autre. Le mouvement paraît presque inverse. La politique adopte de plus en plus la logique et les codes du football spectaculaire: fidélité inconditionnelle à son équipe, suspicion systématique envers l’arbitre, refus de reconnaître la légitimité de la défaite, humiliation de l’adversaire et commentaires permanents d’une compétition qui ne connaît plus d’interruption. Les élections deviennent des matches, les procès des prolongations et les réseaux sociaux une assistance vidéo consultée sans fin, dont chaque nouvel angle ne fait que renforcer le soupçon.
La politique adopte de plus en plus la logique et les codes du spectacle.
Une société politique pouvait se diviser sur l’interprétation des faits tant qu’elle reconnaissait encore des procédures, des institutions et des médiateurs chargés de les établir. Elle entre dans une autre configuration lorsque chaque camp construit simultanément ses faits, ses arbitres et les raisons pour lesquelles tous les autres sont nécessairement corrompus. Le conflit ne porte alors plus seulement sur la vérité d’un événement, mais sur l’autorité de celui qui prétend en parler.
La Coupe du monde 2026 n’aura sans doute rien inventé. Elle aura rendu visible, pendant quelques semaines, une transformation qui déborde largement le football. Nous ne regardons plus nécessairement les événements pour comprendre le monde; nous parcourons le monde à la recherche des événements qui confirmeront le récit auquel nous appartenons déjà. La post-vérité commence peut-être moins avec le mensonge qu’avec cette incapacité croissante à reconnaître une instance commune devant laquelle nos convictions accepteraient encore de comparaître.
Nous ne regardons plus nécessairement les événements pour comprendre le monde; nous parcourons le monde à la recherche des événements qui confirmeront le récit auquel nous appartenons déjà.
La question n’est donc pas de savoir comment rétablir une vérité pure qui n’a jamais existé, ni de regretter une époque où les arbitres, les juges et les journalistes auraient été au-dessus de tout soupçon. Elle consiste à comprendre comment une société peut encore organiser ses désaccords lorsque les médiations elles-mêmes sont vécues comme des agressions, et lorsque tout fait contraire à nos croyances devient la preuve supplémentaire que le système entier conspire contre nous.
Le Mondial était encore supposé désigner un vainqueur. Ce fut peut-être la dernière chose sur laquelle tout le monde accepta de s’accorder.


