Résilience: nom (trop) commun. Vertu (sans vertu). Qualité (sans qualité). Pouvoir mystique. Star des gros titres, super-héros des manuels de management et du développement personnel. Synonymes: «auberge espagnole», «concept englobant», «mot-valise», à l’image de ces qualificatifs omniprésents que sont le «durable», le «pluriel», la «mobilité», la «disruption» ou la «soutenabilité». Autant de belles promesses consensuelles (pour ne pas dire « plurielles ») qui finiront un jour imprimées sur des tasses à café ou des serviettes IKEA. Une belle leçon de «candisme» – contraction de candeur et de cynisme – où le vernis lexical tient lieu de pensée.
C’est à Boris Cyrulnik que l’on doit la popularisation du terme dans l’espace francophone. En l’important du champ de la psychologie, il lui a offert une visibilité considérable. Mais le succès d’un concept a parfois un prix: lorsqu’il quitte son domaine d’origine, il devient disponible pour toutes les récupérations. La résilience désigne alors tout et son contraire.
Pour Cyrulnik, «la résilience fait référence à la reprise d’un nouveau développement après un fracas traumatique». La définition est simple. La difficulté réside, écrit-il, dans les facteurs qui rendent cette reconstruction possible. C’est précisément cette ouverture qui a fait le succès du concept. Mais c’est aussi ce qui en fait aujourd’hui la fragilité : à force d’être convoquée partout, la résilience risque de ne plus rien désigner de précis.
Résilience: un langage qui adoucit les mots et remplace les réalités rugueuses par des expressions plus acceptables, afin de répandre les bienfaits d’une nouvelle idéologie du Bon et du Bien.
Cet usage inflationniste finit par appauvrir le réel. À l’origine, la résilience est un terme de physique désignant la capacité d’un matériau à absorber un choc. Son transfert vers la psychologie a progressivement transformé cette propriété mécanique en promesse existentielle. La souffrance deviendrait alors une étape vers un mieux-être, comme si tout traumatisme contenait en lui-même les germes d’une renaissance.
Mais la souffrance a-t-elle nécessairement un sens? Tout peut-il être converti en expérience positive? Cette vision tend à bannir la plainte, la tristesse, la colère ou le chagrin, comme si ces expériences devaient immédiatement être dépassées au profit d’un récit optimiste. Parce que selon Laurence Devillairs la résilience est une «vertu sans vertu», une pure capacité d’adaptation, il lui manque cette dimension morale qui distingue la résistance du simple retour à l’équilibre.
C’est sans doute pour cette raison que le terme a connu un destin politique aussi remarquable. Si la politique consiste normalement à agir sur le réel, la résilience déplace subtilement la responsabilité vers ceux qui subissent les événements. L’injonction ne devient plus: «nous allons résoudre le problème», mais : «soyez résilients».
L’exemple français est révélateur. Depuis 2022, l’État organise une journée de sensibilisation à l’écologie intitulée «Tous résilients face aux risques». L’objectif affiché est que chacun connaisse les dangers qui l’entourent et devienne acteur de sa propre sécurité. En d’autres termes: nous vous informons ; à vous désormais de vous adapter. Merci la résilience.
La philosophe Barbara Stiegler avait déjà montré comment notre époque s’était peu à peu enfermée dans une autre injonction: «il faut s’adapter». La résilience n’en est finalement que le variant positif, la version souriante. Plus positive, plus consensuelle, mais fondée sur le même déplacement de responsabilité.
Les médias participent eux aussi largement à cette inflation. On célèbre désormais «la résilience de nos sociétés», «la résilience de nos territoires», «la résilience de la jeunesse», comme si chaque catastrophe constituait une nouvelle occasion de vérifier notre formidable capacité d’adaptation. À force d’être utilisée pour tout, la résilience finit par ne plus rien distinguer. Sommes-nous réellement plus résilients que les générations qui ont connu deux guerres mondiales, les famines ou les grandes crises économiques? Ou bien avons-nous simplement changé de vocabulaire?
Guy Mettan parlerait ici de «softlangue»: un langage qui adoucit les mots et remplace les réalités rugueuses par des expressions plus acceptables, afin de répandre les bienfaits d’une nouvelle idéologie du Bon et du Bien. Le courage devient résilience. La résistance devient adaptabilité. L’instinct de survie devient compétence psychosociale.
Le management s’est naturellement emparé de cette nouvelle grammaire. Depuis une quinzaine d’années, la «résilience organisationnelle» est devenue une qualité indispensable des entreprises modernes. Comme le remarque l’essayiste Christophe Genoud dans Leadership, agilité, bonheur au travail, bullshit !, une organisation résiliente serait une organisation flexible, agile, poreuse, où chacun collabore efficacement face aux perturbations. Présentée ainsi, difficile d’être contre. Et c’est précisément le problème: le concept est devenu tellement consensuel qu’il échappe désormais à toute véritable discussion.
Derrière cette apparente évidence se cache pourtant une logique plus discutable. Si chacun est réputé naturellement résilient, alors chacun devient également responsable de ses difficultés d’adaptation. L’obligation de résilience prépare celle du dépassement de soi. On félicitera quelqu’un pour sa résilience plutôt que pour son courage. Une manière élégante d’économiser le prix du compliment.
«Soyez résilients» procède finalement du même paternalisme déplacé que «sortez de votre zone de confort». Le travailleur licencié, le salarié épuisé ou le citoyen confronté aux crises successives n’ont plus qu’à s’adapter. Le réel, lui, attendra.
Les mots ne réparent rien. Ils décrivent parfois le monde, ils peuvent aussi l’éclairer. Mais lorsqu’ils deviennent des automatismes de langage, ils finissent par masquer ce qu’ils prétendaient expliquer. C’est peut-être cela, au fond, le destin de la résilience: être devenue moins une idée qu’un qu’un réflexe rhétorique.
Alors, soyons résilients pour de bon: exigeons d’abord la réalité.



