L’exposition The First Homosexuals, présentée cet été au Kunstmuseum Basel, est désormais refermée. Pourtant, certaines expositions continuent d’agir bien après la visite. Non parce qu’elles livrent des réponses définitives, mais parce qu’elles déplacent notre regard.
En parcourant les salles du musée bâlois, un trouble s’installait peu à peu. Plusieurs œuvres semblaient raconter autre chose que ce qu’elles avaient toujours raconté. Non parce que leur sens aurait changé, mais parce que les questions que nous leur adressons aujourd’hui ne sont plus celles du XIXᵉ siècle.
Sous son titre volontairement provocateur, The First Homosexuals ne racontait pas la naissance de l’homosexualité. Elle explorait un phénomène bien plus subtil: l’émergence des identités homosexuelles dans la culture occidentale, au moment où un désir, jusque-là pensé comme un comportement, une inclination ou une transgression, commence à être perçu comme une identité. En 1869, l’écrivain austro-hongrois Karl-Maria Kertbeny forge le terme «homosexuel». Quelques années plus tard, les médecins, les juristes, les écrivains, puis les artistes s’en emparent. Une nouvelle catégorie intellectuelle est née. Avec elle, une nouvelle manière de regarder les individus… et les œuvres.
Toute la force de l’exposition résidait dans cette idée. Les commissaires ne cherchaient ni à réécrire l’histoire ni à attribuer rétrospectivement une identité à des artistes ou à des personnages qui n’auraient jamais pu se penser ainsi. Ils invitaient plutôt à observer comment un mot nouveau modifie progressivement notre lecture d’œuvres anciennes.
Ce que le XIXᵉ siècle rangeait sous les notions d’amitié, de vertu, de mythologie ou d’allégorie peut aujourd’hui être lu autrement.
Ainsi, Contre-jour de Marie-Louise-Catherine Breslau semble d’abord n’être qu’une scène d’intérieur baignée d’une lumière douce. Pourtant, la femme représentée est Madeleine Zillhardt, qui partagea la vie de l’artiste pendant près de quarante ans. Quelques violettes disposées sur une table suffisent à ouvrir une autre lecture. Au XIXᵉ siècle déjà, cette fleur, associée à Sappho, constituait un discret symbole de l’amour entre femmes.
Le même déplacement s’opère devant La Blanchisseuse de Pascal Dagnan-Bouveret. Au second plan, deux hommes marchent bras dessus bras dessous. Une lavandière les observe avec une expression mêlant surprise et résignation. Les commissaires proposent une interprétation aussi simple que troublante : la jeune femme comprend qu’aucun des deux hommes ne s’intéressera à elle. Ce détail, presque imperceptible, témoigne de l’apparition d’un imaginaire social nouveau. À peine une décennie après l’apparition du mot «homosexuel», cette catégorie commence déjà à structurer les regards.
Les portraits de Gerda Wegener, notamment celui de Lili Elbe, les photographies de Lionel Wendt, les compositions de Ludwig von Hofmann ou encore les évocations d’Oscar Wilde prolongent cette réflexion. Tous montrent que les artistes avaient souvent pressenti des réalités que le langage peinait encore à nommer. Les œuvres précèdent parfois les concepts.
Cette exposition rappelait ainsi une évidence que l’histoire de l’art oublie volontiers: les œuvres ne changent presque jamais. En revanche, les catégories avec lesquelles nous les regardons évoluent sans cesse. Cette exposition rappelait ainsi une évidence que l’histoire de l’art oublie volontiers: les œuvres changent moins vite que les sociétés qui les regardent. Les catégories avec lesquelles nous les interprétons évoluent au rythme des mœurs, des savoirs et des sensibilités. Ce que le XIXᵉ siècle rangeait sous les notions d’amitié, de vertu, de mythologie ou d’allégorie peut aujourd’hui être lu autrement. Non parce que les tableaux auraient livré un sens caché, mais parce que notre manière d’habiter le monde s’est profondément transformée. Les mots ont changé, bien sûr. Mais avec eux, les lois, les normes sociales, les libertés individuelles et jusqu’à notre perception de l’intime.
John Berger écrivait que notre manière de voir dépend de ce que nous savons. The First Homosexuals en a apporté une démonstration particulièrement convaincante. Chaque époque invente les mots qui lui permettent d’ordonner le réel. Ces mots ne se contentent pas de décrire le monde, ils changent notre regard. L’art est le marqueur de cette évolution.


