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L’argument de vulnérabilité

  • Boris Sakowitsch
  • 5 septembre 2026
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« On ment, me semble-t-il; une douceur mielleuse englue chaque son. On veut faire passer la faiblesse pour du mérite, pas de doute. » Friedrich Nietzsche (La généalogie de la morale)

On ne raconte plus seulement ses réussites. On explique désormais ce qu’elles doivent à une dépression, à une enfance difficile ou à quelques échecs heureusement devenus fondateurs.

Les responsables politiques parlent de leurs blessures intimes, les artistes de leurs troubles et les sportifs de leur santé mentale. Les dirigeants, eux, évoquent volontiers leurs moments de doute. La réussite seule paraît presque suspecte. Pour devenir tout à fait fréquentable, elle doit montrer ses faiblesses.

«La vulnérabilité n’est pas une faiblesse», répète-t-on dans les livres de développement personnel, les conférences, les podcasts et la littérature managériale. Elle serait même une force, un courage, un levier de confiance, parfois même un facteur de performance.

Il faut donc désormais «oser» être vulnérable. Le verbe surprend. En effet, la vulnérabilité désignait précisément ce qui nous exposait malgré nous à la blessure, à la maladie ou à la dépendance. Elle devient une conduite volontaire, presque une compétence. On apprend à l’assumer, à la partager et, si possible, à la transformer en ressource.

La réussite seule paraît presque suspecte. Pour devenir tout à fait fréquentable, elle doit montrer ses blessures.

Dans le même temps, la force est devenue embarrassante. Elle peut dissimuler un privilège, un manque d’empathie ou quelque ancienne masculinité restée toxique.

Au contraire, celui qui montre ses faiblesses paraît sincère. Celui qui avoue ses doutes semble courageux. Quant à celui qui raconte ses traumatismes, on lui prête volontiers une profondeur particulière.

C’est vrai, ce déplacement a permis de réparer de longues injustices. La souffrance psychique a été cachée, la maladie honteuse, le handicap soustrait aux regards. On demandait aux victimes de se taire et aux malades de souffrir en silence. Reconnaître la vulnérabilité a permis de nommer des violences, de mieux protéger ceux qui y étaient exposés et de faire entrer dans l’espace public des expériences qui en avaient longtemps été écartées.

Toutefois un changement significatif se produit lorsque la faiblesse n’appelle plus seulement des soins, une protection ou la justice. Elle commence à conférer une valeur particulière à celui qui peut s’en réclamer. La blessure devient une qualité morale.

En 1887, Nietzsche publie La Généalogie de la morale. Il ne demande pas ce que sont le bien et le mal, mais comment certaines qualités ont fini par être appelées « bonnes ». Une valeur n’est jamais innocente. Elle garde la trace des forces qui l’ont produite et des intérêts qu’elle sert, et parfois même des impuissances qu’elle recouvre.

La morale aristocratique, selon Nietzsche, valorisait d’abord ce qui exprimait une capacité d’agir. Le noble se disait bon sans attendre qu’un autre soit déclaré mauvais. Ceux qui ne pouvaient rivaliser sur ce terrain ont déplacé le combat. Faute de répondre à la force par la force, ils en ont changé la signification. La puissance est devenue brutalité et la fierté arrogance. L’humilité et le renoncement ont reçu, par contraste, une dignité nouvelle.

L’impuissance ne dit plus : «Je ne peux pas.» Elle affirme : «Ne pas pouvoir est meilleur.»

Nietzsche appelle ressentiment cette opération par laquelle la faiblesse transforme sa condition en mérite et contraint la force à se sentir coupable d’exister. Le vaincu obtient sur le terrain moral la victoire qui lui était refusée ailleurs.

Il ne faut pas en tirer un éloge sommaire des puissants. La force nietzschéenne ne se confond ni avec la brutalité ni avec la domination. Elle désigne avant tout une capacité d’affirmation et de création. L’être fort peut être blessé, malade ou fragile. Il ne fait simplement pas de sa blessure un titre de noblesse ni une mesure pour juger le monde.

Nietzsche appelle ressentiment cette opération par laquelle la faiblesse transforme sa condition en mérite et contraint la force à se sentir coupable d’exister.

Notre époque ne parle plus la langue religieuse que visait Nietzsche. Elle en a parfois conservé le mécanisme, traduit dans le vocabulaire de la psychologie, de l’identité et de la reconnaissance.

La souffrance confère aujourd’hui une autorité particulière. L’expérience vécue ne demande plus seulement à être entendue : elle devient une source de légitimité. Celui qui a subi saurait quelque chose que les autres ne peuvent comprendre entièrement, encore moins discuter sans précaution. La blessure produit sa propre vérité.

Après l’argument d’autorité apparaît ainsi l’argument de vulnérabilité : «C’est vrai parce que je l’ai vécu ; c’est mal parce que j’en ai souffert.» L’expérience permet de saisir ce que les discours généraux laissent parfois échapper. Elle ne suffit pourtant pas à établir la vérité d’une interprétation, ni à transformer une souffrance particulière en jugement valable pour tous.

Il ne suffit donc plus d’examiner ce qui est dit. Il faut savoir qui parle, ce qu’il a traversé et de quelles blessures il peut se prévaloir.

Cette évolution a permis à des voix longtemps écartées d’entrer dans la conversation publique. Elle a aussi favorisé une étrange concurrence. Chacun doit établir les torts qu’il a subis ou les obstacles qu’il a surmontés. Celui qui ne peut faire valoir aucune souffrance particulière risque de n’apparaître que comme favorisé — ce qui constitue une position sociale enviable, mais une position morale devenue délicate.

Après l’argument d’autorité apparaît ainsi l’argument de vulnérabilité : « C’est vrai parce que je l’ai vécu ; c’est mal parce que j’en ai souffert. »

Même les puissants doivent désormais présenter leurs blessures. La réussite seule ne suffit plus. Il faut lui ajouter une dépression, un sentiment d’illégitimité ou le récit d’une enfance difficile. Ces confidences ne diminuent pas le prestige. Elles le rendent plus acceptable.

L’entreprise fournit une version particulièrement lisible du phénomène. La vulnérabilité du dirigeant y devient un «levier de confiance» ou un «facteur d’engagement». Son doute est censé améliorer ses décisions. Son échec doit nourrir son apprentissage et son épuisement lui enseigner l’importance de l’équilibre.

La faiblesse est admise à condition de produire des résultats.

La vulnérabilité réelle se montre moins docile. Elle peut empêcher d’agir, rendre dépendant ou troubler durablement le jugement. Surtout, elle ne débouche pas toujours sur une reconstruction exemplaire. Toutes les blessures ne donnent pas lieu à une conférence, un livre ou une publication accompagnée d’une photographie en noir et blanc. Nous admirons plus volontiers la fragilité racontée que l’impuissance véritable.

L’entreprise fournit une version particulièrement lisible du phénomène. La vulnérabilité du dirigeant y devient un «levier de confiance» ou un «facteur d’engagement».

Le paradoxe de notre époque tient peut-être là. Elle célèbre la vulnérabilité tout en organisant la vie sociale autour de la concurrence et de la performance. Elle ne renonce nullement à la force. Elle demande seulement à ceux qui la possèdent d’en atténuer l’apparence et à ceux qui souffrent de rendre leur souffrance visible, intelligible et, si possible, édifiante.

Le sportif raconte sa dépression avant de remporter un nouveau titre. L’entrepreneur transforme sa faillite en apprentissage. La fragilité fournit désormais le récit acceptable de la réussite.

Elle finit aussi par imposer une nouvelle obligation. Il ne suffit plus de souffrir. Il faut accueillir sa souffrance, lui donner un sens et la convertir en ressource. La blessure sans résilience et l’échec dont on ne tire aucune leçon restent de mauvais contenus.

Le paradoxe de notre époque tient peut-être là. Elle célèbre la vulnérabilité tout en organisant la vie sociale autour de la concurrence et de la performance.

La vulnérabilité devient ainsi un idéal assez exigeant. Elle doit se montrer sans devenir encombrante. Elle sera d’autant mieux accueillie qu’elle demeure compatible avec la poursuite des activités. Une faiblesse bien racontée finit presque toujours par prouver une « force intérieure ». La boucle est parfaite: après avoir moralement dévalué la force, nous la réintroduisons sous le nom de vulnérabilité.

Protéger celui qui peut être blessé relève de la justice. Écouter une souffrance permet parfois de comprendre ce que les catégories générales laissaient échapper. Rien n’oblige toutefois à transformer la blessure en vertu ni l’impuissance en preuve de supériorité morale.

Une faiblesse bien racontée finit presque toujours par prouver une « force intérieure ». La boucle est parfaite: après avoir moralement dévalué la force, nous la réintroduisons sous le nom de vulnérabilité.

Une société qui protège les personnes vulnérables cherche à rendre leur existence moins pénible. Une société qui fait de la vulnérabilité un idéal risque d’avoir besoin qu’elle demeure, qu’elle se montre et qu’elle parle. Nous avons appris à ne plus mépriser la faiblesse. Il n’était pas nécessaire, pour y parvenir, de nous méfier de la vitalité et de condamner la force.

La vulnérabilité mérite bien des égards. Elle n’a pas besoin d’une couronne.

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