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Écrit par un humain?

  • Boris Sakowitsch
  • 24 septembre 2026
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Il aura suffi d’un compte anonyme et d’un logiciel de détection pour que l’un des romans les plus remarqués de la rentrée change de nature sans changer une ligne. C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, a reçu le prix du Roman Fnac, trouvé trente-cinq mille lecteurs en cinq semaines et rejoint les premières sélections de plusieurs grands prix littéraires. Puis des extraits ont été soumis à Pangram, un détecteur de textes générés par intelligence artificielle. Le résultat, présenté comme accablant, circule sur les réseaux sociaux avant d’être repris par la presse. L’écrivain dément, son éditeur dénonce une campagne agressive et le compte à l’origine de l’accusation finit par reconnaître qu’une erreur reste possible. Entre-temps, le livre est devenu une pièce à conviction.

Il ne s’agit pas ici de décider si Thélyson Orélien a utilisé ou non une intelligence artificielle. Nous n’en savons rien, et le logiciel ne le sait pas davantage, du moins au sens où un témoin saurait ce qu’il a vu. Pangram calcule la probabilité qu’un texte présente certains traits associés aux productions des modèles de langage. Ses concepteurs revendiquent des performances remarquables, mais une probabilité, même élevée, ne reconstitue ni les gestes de l’écriture ni l’histoire d’un manuscrit. Elle fournit un indice auquel nous avons pourtant confié la fonction d’un verdict. Dès lors, l’auteur n’est plus seulement celui dont le nom figure sur la couverture, il devient celui qui doit être en mesure d’attester l’origine humaine de chacune de ses phrases.

La situation rappelle moins une expertise qu’une ordalie. Au Moyen Âge, l’épreuve soumettait l’accusé à un rituel dont l’issue était censée révéler une vérité inaccessible aux hommes. Nous avons remplacé l’eau bouillante par une interface et la volonté divine par un pourcentage, mais la structure demeure familière. Le procédé est opaque pour presque tous ceux qui invoquent son résultat, et son autorité augmente précisément à mesure que disparaissent les moyens ordinaires de le discuter. Un score de 95 ou de 100% possède la netteté rassurante des nombres. Il fait oublier que la question posée au logiciel n’est pas celle qu’il peut résoudre. Celui-ci repère une ressemblance statistique, le public, lui, croit apprendre qui a écrit.

L’auteur n’est plus seulement celui dont le nom figure sur la couverture, il devient celui qui doit être en mesure d’attester l’origine humaine de chacune de ses phrases.

La charge de la preuve s’en trouve curieusement renversée. Celui qui accuse n’a plus à reconstituer un processus, puisque l’auteur soupçonné est sommé de produire ses brouillons, ses fichiers, ses versions intermédiaires et parfois jusqu’aux hésitations qui prouveraient son « humanité ». Ces éléments ne régleraient d’ailleurs pas nécessairement l’affaire. Un historique peut être incomplet, une note reprise ailleurs, un document modifié… Demain, une machine saura très bien fabriquer les repentirs qu’on lui demandera de ne pas avoir écrits. Plus la preuve devient technique, plus elle appelle une contre-expertise technique, et l’écriture finit par disparaître derrière l’authentification de ses traces. Nous ne lisons plus seulement un texte: nous « auditons » sa provenance.

Cette inquiétude fait ressurgir une vieille question de la critique littéraire. En 1967, Roland Barthes annonçait « la mort de l’auteur » afin de soustraire le texte à la souveraineté des intentions et de la biographie. Deux ans plus tard, Michel Foucault demandait ce qu’est un auteur et montrait que son nom ne désigne pas simplement la personne qui a tenu la plume. Il classe les discours, règle leur circulation, engage une responsabilité et leur confère un certain statut. Un nom d’auteur ne répond donc pas seulement à la question « Qui a écrit? »; il modifie la manière dont un texte existe parmi nous.

L’épreuve de l’intelligence artificielle ne rétablit pas pour autant l’auteur comme origine souveraine du texte. Elle en produit une version « administrative ». L’auteur revient sous la forme d’un certificat de fabrication, garantissant qu’aucun calcul interdit n’est entré dans la composition de l’œuvre. Ironie du sort: nous avions appris à nous méfier de l’idée qu’un livre livrerait la vérité profonde de celui qui l’a signé; nous exigeons maintenant de cette même personne qu’elle assure la traçabilité de chaque mot. Le nom de l’auteur devient ainsi une garantie sur le mode de fabrication du texte.

Un nom d’auteur ne répond donc pas seulement à la question « Qui a écrit? »; il modifie la manière dont un texte existe parmi nous.

Le cinéma a rencontré autrement cette difficulté. Dans les années 1950, les jeunes critiques des Cahiers du cinéma s’opposaient à une certaine « tradition de qualité » qui paraissait réduire le film à l’exécution soignée d’un scénario par une industrie bien organisée. « La politique des auteurs », dont l’article de François Truffaut publié en 1954 constitue le moment fondateur et décisif, affirmait qu’un réalisateur pouvait inscrire une pensée et une forme personnelles au sein d’un art collectif, technique et soumis à d’innombrables contraintes. Autour du cinéma Mac Mahon, d’autres cinéphiles cherchaient cette signature dans la mise en scène des films hollywoodiens, y compris chez des réalisateurs travaillant au cœur du système des studios. Ils savaient qu’un film mobilise des acteurs, des techniciens, des producteurs, des machines et de l’argent. Leur geste critique consistait précisément à se demander comment une œuvre pouvait malgré tout porter la marque d’un auteur.

La comparaison ne fournit pas une réponse prête à l’emploi pour la littérature, mais elle déplace utilement le problème. L’auteur d’un film n’est pas la personne qui a physiquement accompli chacun des gestes conservés à l’écran. Il organise, choisit, reprend, élimine et assume un ensemble dont la fabrication le dépasse. Cette conception n’autorise pas à baptiser « auteur » quiconque donne une consigne à un générateur de texte. Elle oblige cependant à reconnaître que l’écriture n’a jamais été définie par le seul contact entre une main et un clavier. Un écrivain travaille avec une langue qu’il n’a pas inventée, des formes héritées, des lectures, des corrections éditoriales et parfois des collaborateurs. L’arrivée de la machine ne crée pas de toutes pièces la question de l’auteur.

Le soupçon d’automatisation ne retire pas nécessairement sa qualité au texte. Il trouble la relation que nous pensions entretenir à travers lui.

Notre résistance reste pourtant plus vive devant un roman généré que devant une image retouchée, une musique électronique ou un film saturé d’effets numériques. Nous acceptons assez volontiers qu’une machine participe à la fabrication d’une œuvre tant qu’elle demeure un instrument identifiable. Le malaise commence lorsqu’elle touche au langage, peut-être parce que nous lui avons confié une fonction plus intime. Une phrase n’est pas seulement une forme produite: nous y cherchons une expérience, une adresse et quelqu’un qui puisse répondre de ce qui est dit. Le soupçon d’automatisation ne retire donc pas nécessairement sa qualité au texte. Il trouble la relation que nous pensions entretenir à travers lui.

C’est pourquoi la révélation supposée modifie rétrospectivement les jugements. Avant le passage dans Pangram, des libraires, des critiques, un jury et des milliers de lecteurs avaient reconnu dans C’était ça ou mourir les propriétés d’un roman. Si la machine en avait réellement composé une part importante, faudrait-il conclure que tous se sont trompés? Leur émotion deviendrait-elle fausse? Les qualités qu’ils avaient perçues cesseraient-elles d’exister? On peut juger moralement ou contractuellement décisif qu’un écrivain ait dissimulé l’usage d’un outil. Cette question ne se confond pourtant pas avec celle de la valeur littéraire. Nous aimerions qu’une mauvaise origine produise rétrospectivement un mauvais livre, car cette coïncidence nous épargnerait d’avoir à distinguer le jugement esthétique, la confiance accordée à une signature et les règles d’un marché.

L’affaire pourrait ainsi servir de premier « Test de Turing » littéraire, à condition de conserver à l’expression une part d’ironie. Dans son article de 1950, Alan Turing proposait de remplacer la question « les machines peuvent-elles penser? », trop encombrée de définitions incertaines, par un jeu d’imitation. Si un interrogateur ne parvenait plus à distinguer, à partir de réponses écrites, la machine de l’être humain, un seuil pratique aurait été franchi sans que l’on ait résolu le mystère de la pensée. Transposé à la littérature, le protocole semblerait simple: soumettre des œuvres anonymes à des lecteurs, des critiques et des jurys, puis observer s’ils reconnaissent celles qu’une intelligence artificielle aurait produites.

Dès que l’intention prêtée à la machine devient contestable, ceux qui l’ont conçue, réglée ou utilisée réapparaissent derrière l’autonomie qu’on lui accordait.

Le roman d’Orélien a, d’une certaine manière, déjà passé ce test, mais à l’envers. Le soupçon s’est installé après que des lecteurs eurent reconnu une œuvre dans le texte, sans qu’aucun d’eux y ait démasqué la machine que Pangram prétend désormais identifier. Cette inversion révèle la limite du protocole. L’indistinction prouverait tout au plus qu’une production automatique peut satisfaire certains critères de lecture. Elle ne suffirait pas à lui conférer une qualité d’auteur, qui suppose davantage qu’une régularité stylistique: une place depuis laquelle des choix sont assumés, une histoire dans laquelle le texte s’inscrit et la possibilité d’avoir à répondre de ce qui a été fait. Dès que l’intention prêtée à la machine devient contestable, ceux qui l’ont conçue, réglée ou utilisée réapparaissent derrière l’autonomie qu’on lui accordait.

Il reste que nos institutions littéraires risquent de répondre à cette incertitude en renforçant ce qu’elles savent le mieux administrer. Les éditeurs pourront exiger des déclarations d’usage, les prix préciser leurs règlements, les plateformes apposer des labels et les écrivains conserver les archives de leur travail comme on garde les factures d’une restauration. Ces mesures auront parfois une utilité réelle. Elles installeront aussi une police de l’origine dont l’idéal implicite paraît difficile à tenir, – c’est-à-dire une œuvre purement humaine, issue d’un processus continu, documenté et isolable -, alors que l’écriture a toujours vécu de reprises, d’emprunts, de médiations et de transformations.

Peut-être tenons-nous moins à l’origine humaine de chaque phrase qu’à la possibilité de rencontrer, dans un livre, une liberté qui ne se réduit pas à l’ajustement statistique de ce qui a déjà été écrit.

La frontière ne passera probablement pas entre des livres humains et des livres artificiels comme elle séparerait deux espèces reconnaissables. Elle traversera les pratiques: ici une recherche, ailleurs une reformulation, une traduction, un plan, un dialogue repris ou une page entière retenue après plusieurs essais. Il faudra décider quels usages modifient la nature du geste, lesquels exigent d’être déclarés et ce que nous voulons préserver lorsque nous prononçons le mot « auteur ». Le droit apportera ses catégories, le marché ses labels et les logiciels leurs scores. Aucun ne pourra décider seul de ce que nous attendons encore de la littérature.

Peut-être tenons-nous moins à l’origine humaine de chaque phrase qu’à la possibilité de rencontrer, dans un livre, une liberté qui ne se réduit pas à l’ajustement statistique de ce qui a déjà été écrit. Cette liberté n’est pourtant pas visible à l’œil nu, n’a jamais garanti le talent et peut difficilement être déduite d’une manière d’écrire. La prévisibilité ne commence pas avec l’intelligence artificielle, pas plus que l’inattendu ne nous assure de la présence d’un auteur. Ce qui restera de cette affaire dépendra donc moins de la fiabilité prochaine des détecteurs que de la relation que nous voulons maintenir entre une œuvre, celui qui la signe et l’univers dans lequel ils s’inscrivent.

Pour l’instant, nous cherchons encore dans la forme des phrases une preuve de leur origine, au risque de demander bientôt aux écrivains d’adopter un style que les machines reconnaîtront comme humain.


Sources

  • Le Monde, « Thélyson Orélien accusé d’avoir utilisé l’IA pour son livre C’était ça ou mourir », 22 septembre 2026
  • Le Monde, « Comment fonctionne le détecteur Pangram, et à quel point est-il fiable ? », 23 septembre 2026
  • Le Temps, « Thélyson Orélien accusé par un obscur groupuscule… », 23 septembre 2026
  • Alan Turing, « Computing Machinery and Intelligence », 1950
  • Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », conférence du 22 février 1969
  • British Film Institute, François Truffaut et la politique des auteurs

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