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Accueil » Culture & tendances » Sonia Delaunay: artiste visionnaire de la couleur et de la forme

Marché de l'art

Sonia Delaunay: artiste visionnaire de la couleur et de la forme

  • 07 août 2026
Sonia Delaunay: artiste visionnaire de la couleur et de la forme

Sonia Delaunay dans les dernières années de sa vie.

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Auteur: Daryoush

Sonia Delaunay est incontestablement l’une des figures les plus influentes du monde artistique du XXe siècle. Sa carrière prolifique et son œuvre novatrice ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de l’art. Dans cet article, nous explorerons en détail la biographie fascinante de Sonia Delaunay, son œuvre révolutionnaire, son originalité dans l’histoire de l’art, ainsi que l’évolution de la cote de ses créations.


De l’Ukraine à Paris

Sonia Delaunay naît le 14 novembre 1885 à Gradizhsk, dans l’actuelle Ukraine, alors intégrée à l’Empire russe, sous le nom de Sara Stern. Son enfance est marquée par un changement décisif lorsqu’elle est confiée à son oncle maternel, Henri Terk, avocat installé à Saint-Pétersbourg. Elle prend son nom et grandit dans un milieu cultivé et aisé qui lui permet de voyager en Europe et de découvrir très tôt les musées et les grandes collections.

À dix-huit ans, elle part étudier le dessin à Karlsruhe, en Allemagne. En 1905, elle rejoint Paris, qui concentre alors une bonne partie des avant-gardes européennes. Elle fréquente l’Académie de la Palette mais se forme surtout au contact des galeries et des artistes. Van Gogh, Gauguin, Matisse et les Fauves comptent parmi ses premières influences.

Ses premières peintures sont encore figuratives. Le Portrait de Philomène, réalisé en 1907, ou Jeune fille endormie témoignent notamment de l’influence du fauvisme : le dessin s’efface déjà devant l’intensité des couleurs.

En 1908, elle épouse le galeriste allemand Wilhelm Uhde. Ce mariage de convenance lui permet notamment de demeurer à Paris et l’introduit davantage encore dans les milieux artistiques. Uhde, qui compte parmi les premiers défenseurs de Picasso et de Braque, joue un rôle important dans sa formation intellectuelle.

C’est par son intermédiaire qu’elle rencontre Robert Delaunay. Elle divorce d’Uhde et épouse Robert en novembre 1910. Leur fils Charles naît en janvier 1911. Commence alors l’une des associations artistiques les plus fécondes de l’avant-garde européenne.

Robert et Sonia Delaunay : la couleur avant le sujet

Sonia et Robert Delaunay partagent une même interrogation : que devient la peinture lorsque la couleur cesse d’être simplement utilisée pour représenter un objet et devient le sujet même du tableau ?

Leurs recherches s’inscrivent dans un contexte particulièrement riche. Le cubisme décompose les objets et bouleverse la perspective traditionnelle. Les futuristes italiens cherchent à représenter la vitesse et le mouvement. Kandinsky avance vers une abstraction détachée du monde visible.

Les Delaunay prennent une autre direction. Leur recherche porte principalement sur les rapports entre les couleurs.Ils s’intéressent notamment aux travaux du chimiste Michel-Eugène Chevreul, auteur en 1839 de De la loi du contraste simultané des couleurs. Chevreul avait montré que la perception d’une couleur dépend directement des couleurs qui l’entourent. Deux teintes juxtaposées se transforment mutuellement dans l’œil du spectateur.

Sonia Delaunay, Le Bal Bullier, 1913. Dans cette grande composition inspirée du célèbre bal parisien, les danseurs tendent à disparaître derrière le mouvement des formes et des couleurs. L’œuvre compte parmi les manifestations les plus importantes des recherches de Sonia Delaunay sur les contrastes simultanés.

Cette théorie fournit aux Delaunay l’un des fondements de ce qu’ils appelleront le « simultanéisme ». Guillaume Apollinaire emploie quant à lui en 1912 le terme d’« orphisme » pour désigner cette nouvelle peinture, notamment celle de Robert Delaunay. L’appellation restera dans l’histoire de l’art, même si elle recouvre des recherches assez différentes. Chez Sonia Delaunay, cette réflexion va rapidement dépasser la peinture.

Une couverture pour Charles

L’un des objets fondateurs de son œuvre n’est d’ailleurs pas un tableau.En 1911, pour la naissance de son fils Charles, Sonia assemble une couverture composée de morceaux de tissus de couleurs différentes. Elle emprunte notamment aux traditions textiles populaires russes qu’elle connaît depuis son enfance. La juxtaposition des rectangles et des surfaces colorées produit un effet qui dépasse largement sa fonction domestique.

Couverture réalisée par Sonia Delaunay pour son fils Charles, 1911. Assemblés selon une technique inspirée des traditions textiles russes, les fragments de tissus colorés annoncent les recherches simultanées de l’artiste. Un objet domestique devenu une œuvre fondatrice.

Sonia Delaunay dira plus tard avoir alors perçu une proximité entre cette couverture et les recherches cubistes qu’elle observait à Paris. L’épisode est essentiel parce qu’il contient déjà une caractéristique qui accompagnera toute sa carrière : Sonia Delaunay ne reconnaît pas véritablement de frontière entre la peinture et les arts dits décoratifs.

Une couverture, une robe, un livre ou un tissu peuvent devenir les supports d’une recherche sur la couleur au même titre qu’une toile. Cette position paraît aujourd’hui familière. Elle l’était beaucoup moins dans l’univers artistique du début du XXe siècle, encore profondément organisé par la hiérarchie entre beaux-arts et arts appliqués.

1913 : La Prose du Transsibérien

En 1913, Sonia Delaunay réalise avec Blaise Cendrars l’une des œuvres les plus singulières des avant-gardes européennes : La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.

Cendrars écrit un long poème consacré à un voyage en train entre Moscou et la Mandchourie. Sonia Delaunay l’accompagne d’une composition abstraite faite de couleurs et de formes qui se développe verticalement parallèlement au texte. L’ensemble mesure près de deux mètres lorsqu’il est déplié.

Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913. Texte, typographie et couleurs se déploient sur près de deux mètres. L’œuvre est aujourd’hui considérée comme l’un des livres d’artiste majeurs du XXe siècle.

Il ne s’agit pas d’illustrer le poème au sens traditionnel. Texte et peinture progressent simultanément. La typographie change, les couleurs se déplacent et la lecture devient elle-même une expérience visuelle. Le projet initial prévoyait 150 exemplaires qui, placés bout à bout, auraient atteint approximativement la hauteur de la tour Eiffel.

La Prose du Transsibérien occupe aujourd’hui une place importante dans l’histoire du livre d’artiste. Elle manifeste également très tôt la volonté de Sonia Delaunay de faire circuler l’abstraction entre plusieurs disciplines.

Les robes simultanées

Paris offre parallèlement aux Delaunay un autre sujet : la ville moderne. La lumière électrique, les enseignes, les bals, les automobiles et la vitesse transforment la perception de l’espace urbain.

Sonia conçoit des vêtements composés de fragments de couleurs contrastées. Elle porte notamment ses « robes simultanées » au Bal Bullier, célèbre salle de danse parisienne fréquentée par les artistes.

Les robes simultanées de Sonia Delaunay. Dans les années 1920, l’artiste transpose ses recherches sur la couleur au vêtement. Tissus, manteaux et robes deviennent des compositions abstraites en mouvement, abolissant la séparation traditionnelle entre beaux-arts et arts appliqués.

En 1913, elle peint Le Bal Bullier, grande composition dans laquelle les couples de danseurs semblent se dissoudre dans des courbes et des masses colorées. Le mouvement n’est plus représenté par la précision du dessin. Il naît des rapports entre les couleurs.

Cette circulation entre tableau, vêtement, corps et espace constitue déjà une singularité majeure de son travail. Sonia Delaunay ne cherche pas seulement à représenter la modernité : elle introduit son vocabulaire plastique dans la vie moderne elle-même.

Portugal et Espagne : la couleur méditerranéenne

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Sonia et Robert Delaunay se trouvent en Espagne. Ils décident de ne pas rentrer en France et passent plusieurs années entre l’Espagne et le Portugal. Cette période est fondamentale dans l’œuvre de Sonia.

Le couple séjourne notamment à Vila do Conde, dans le nord du Portugal. La lumière, les marchés populaires, les vêtements traditionnels et les paysages modifient profondément sa palette. Entre 1915 et 1916, Sonia réalise plusieurs versions du Marché au Minho.

La scène demeure reconnaissable : personnages, étals, produits et vêtements renvoient encore au monde réel. Mais la couleur acquiert une autonomie croissante. Les formes se simplifient et l’organisation chromatique finit presque par absorber le sujet.

Ces œuvres sont aujourd’hui considérées comme appartenant aux périodes les plus importantes de sa carrière. Elles occupent également, comme nous le verrons, une place particulière sur le marché.

De la peinture à la mode

La Révolution russe de 1917 prive Sonia des revenus familiaux qu’elle recevait jusque-là. La situation économique du couple change brutalement. Cette contrainte va favoriser une nouvelle orientation de son travail.

À Madrid, elle rencontre Serge de Diaghilev et travaille pour les Ballets russes. En 1918, elle réalise notamment les costumes de Cléopâtre, tandis que Robert Delaunay travaille aux décors.

Sonia développe ensuite une activité commerciale dans le textile, la décoration intérieure et la mode. Après le retour du couple à Paris en 1921, cette activité prend une ampleur considérable.

Elle crée en 1925 la maison « Simultané » et présente ses tissus et ses vêtements lors de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes. Ses motifs habillent des manteaux, des robes, des accessoires, des meubles et des automobiles.

La mode n’est pas pour elle une activité secondaire destinée à financer la « véritable » peinture. Elle prolonge ses recherches. Une robe permet de mettre la couleur en mouvement. Le corps transforme constamment la composition. Le motif n’est plus immobile sur un mur : il marche dans la ville.

Cette conception explique l’intérêt contemporain pour son travail. Bien avant que les collaborations entre artistes, maisons de couture et designers ne deviennent habituelles, Sonia Delaunay avait compris la porosité possible entre ces univers.

Une abstraction sans frontières

C’est probablement là que réside sa principale originalité dans l’histoire de l’art. Sonia Delaunay appartient pleinement à l’histoire de l’abstraction, mais elle refuse de l’enfermer dans la peinture.

Elle travaille le textile, le vêtement, le mobilier, la publicité, l’illustration, le théâtre et la décoration. Elle réalise des reliures et des tapisseries. Elle imagine également des projets pour des automobiles. Cette diversité lui a longtemps valu une reconnaissance ambiguë.

Robert Delaunay pouvait être classé parmi les peintres abstraits. Sonia était plus volontiers présentée comme artiste-décoratrice ou créatrice de mode. Une hiérarchie implicite séparait encore le tableau, considéré comme œuvre majeure, du tissu ou du vêtement, considérés comme arts appliqués.

Sonia Delaunay et la modernité des années 1920. Mode, automobile, publicité, décoration : son vocabulaire géométrique accompagne une société fascinée par la vitesse et les nouveaux modes de vie. Pour Delaunay, l’abstraction ne devait pas rester enfermée dans le tableau.

La lecture actuelle de son travail tend au contraire à considérer cette circulation comme l’une de ses principales innovations. Chez elle, l’œuvre n’est pas définie par son support mais par un langage : celui des rapports chromatiques, du rythme et du mouvement.

Les années 1930 et l’Exposition internationale de 1937

À partir des années 1930, Sonia Delaunay revient plus intensément à la peinture. Pour l’Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne organisée à Paris en 1937, Sonia et Robert participent à d’importantes décorations monumentales, notamment pour le Palais de l’Air et le Palais des Chemins de fer.

Cette expérience leur permet de confronter leurs recherches abstraites à des dimensions architecturales. La couleur n’est plus seulement enfermée dans le tableau. Elle organise un espace dans lequel le spectateur peut physiquement entrer.

Robert Delaunay meurt en 1941. Sonia a alors cinquante-six ans. Elle pourrait demeurer dans l’histoire comme la gardienne de l’œuvre commune. Elle poursuit au contraire sa propre carrière pendant près de quatre décennies.

Une seconde carrière après 1945

Après la guerre, Sonia Delaunay continue de développer ses compositions abstraites. Les cercles, disques, arcs, rectangles et bandes colorées s’organisent dans des œuvres où la question du rythme devient centrale. Les titres eux-mêmes le montrent : Rythme, Rythme coloré, Rythme-Couleur.

Les années 1950, 1960 et 1970 constituent une partie considérable de sa production. Cette période a parfois été moins valorisée que les recherches héroïques des années 1910. Elle fait aujourd’hui l’objet d’une attention nouvelle, y compris sur le marché. La reconnaissance institutionnelle devient considérable.

En 1964, Sonia et son fils Charles effectuent une importante donation d’œuvres de Sonia et Robert Delaunay. Leur présentation au Louvre constitue un événement exceptionnel : Sonia Delaunay devient la première femme artiste vivante à y voir ainsi son œuvre présentée.

En 1967, le Musée national d’Art moderne lui consacre une grande rétrospective. Elle est nommée officier de la Légion d’honneur en 1975. Sonia Delaunay meurt à Paris le 5 décembre 1979. Elle a 94 ans.

Une place longtemps difficile à définir

L’histoire de Sonia Delaunay présente une particularité : elle a été célèbre sans toujours être placée exactement à la hauteur de son importance historique.

Son nom n’a jamais véritablement disparu. Ses couleurs et ses motifs étaient connus, ses œuvres présentes dans les musées et les grandes expositions. Mais cette célébrité avait son revers.

La multiplication des textiles, estampes, tapisseries et éditions a parfois donné de son œuvre une image essentiellement décorative. Son association permanente avec Robert Delaunay a également contribué à inscrire sa carrière dans celle du couple. Depuis plusieurs décennies, cette lecture évolue.

L’intérêt croissant porté aux femmes artistes des avant-gardes y contribue, mais il ne suffit pas à expliquer cette réévaluation. L’effacement progressif des anciennes frontières entre beaux-arts, mode, photographie, architecture et design permet également de regarder autrement ce que Sonia Delaunay avait entrepris dès les années 1910.

Ce qui avait pu être interprété comme une dispersion apparaît désormais comme une remarquable continuité.

Une cote particulièrement difficile à résumer

Cette histoire explique en partie la structure très particulière de son marché. Il existe une abondante production graphique de Sonia Delaunay : lithographies, sérigraphies, estampes et éditions. Ces œuvres circulent régulièrement dans les ventes et certaines restent accessibles pour quelques milliers d’euros.

Les œuvres uniques sur papier — dessins, aquarelles et surtout gouaches — appartiennent à un marché différent. Leur prix dépend fortement de la date, du format, de la qualité de la composition, de la provenance et de l’historique d’exposition.

Les peintures constituent encore un autre segment. Enfin, quelques œuvres historiques des années 1910 forment le sommet de la pyramide. L’écart entre les différents niveaux peut être considérable.

2002 : 4,596 millions d’euros pour Marché au Minho

Le résultat qui demeure la référence du marché de Sonia Delaunay est obtenu à Paris le 14 juin 2002. Une version de Marché au Minho, réalisée en 1915, est présentée à Drouot-Richelieu par Calmels-Cohen. Elle est adjugée 4,596 millions d’euros. Le prix constitue alors un record mondial pour l’artiste et demeure plus de vingt ans après une référence majeure de sa cote.

Sonia Delaunay, Marché au Minho, 1915. Une version de cette série a été adjugée 4,596 millions d’euros à Paris en 2002, établissant le record mondial de l’artiste.

Le résultat n’est pas fortuit. La période portugaise réunit plusieurs éléments particulièrement recherchés : une date très précoce, la proximité avec les premières recherches abstraites, un sujet historiquement identifié et une place importante dans l’évolution du langage de l’artiste.

La série des Marchés au Minho possède donc un statut particulier. Le Centre Pompidou conserve lui-même une imposante version de Marché au Minho datée de septembre 1916, mesurant environ deux mètres sur trois mètres et provenant de la donation Delaunay.

La présence de plusieurs œuvres essentielles de cette période dans les collections publiques réduit d’autant le nombre de pièces majeures susceptibles de revenir sur le marché.

2011 : près de 500 000 euros pour une autre version

Le 22 octobre 2011, Tajan présente à Paris Marché au Minho 1, Portugal, daté de 1916. Cette peinture à la cire sur papier marouflé sur toile mesure 93 × 127,5 cm. Elle possède un historique important puisqu’elle a notamment été présentée lors de la rétrospective Sonia Delaunay du Musée national d’Art moderne en 1967.

Estimée entre 400 000 et 600 000 euros, elle est adjugée 496 398 euros. La différence avec le record de 2002 montre combien il est difficile d’établir une progression mécanique de la cote d’un artiste à partir de quelques résultats.

Le format, la technique, la composition, l’état de conservation, la provenance, les expositions auxquelles l’œuvre a participé et la concurrence entre acheteurs jouent un rôle considérable.

Lorsque cette œuvre apparaît ensuite chez Sotheby’s, son estimation se situe entre 600 000 et 800 000 dollars.

Le rôle des grandes expositions

Le marché de Sonia Delaunay a parallèlement bénéficié d’un important travail institutionnel.

L’exposition Sonia Delaunay : Les couleurs de l’abstraction, présentée au Musée d’Art moderne de Paris en 2014-2015 puis à la Tate Modern de Londres en 2015, a notamment permis de présenter son œuvre dans toute son ampleur.

Peintures, textiles, vêtements, photographies et travaux graphiques étaient réunis sans reproduire l’ancienne hiérarchie entre œuvre noble et arts appliqués.

Cette relecture correspond assez précisément à la manière dont Sonia Delaunay envisageait elle-même son travail.

Les grandes institutions internationales ont depuis largement intégré cette dimension de son œuvre.

Pour le marché, cette reconnaissance est importante. Elle élargit l’intérêt au-delà du cercle des collectionneurs d’abstraction historique et touche également ceux du design, de la mode et des arts décoratifs du XXe siècle.

2023 : les œuvres portugaises restent au sommet

En mars 2023, Christie’s Londres présente une autre grande composition, Marché au Minho, Portugal, exécutée vers 1915-1916.

L’œuvre, réalisée à l’huile et à l’encaustique sur toile, mesure 113 × 139,5 cm.Son estimation est comprise entre 700 000 et un million de livres sterling.

Plus d’un siècle après leur création, les œuvres portugaises demeurent ainsi l’un des principaux points de référence de la cote de Sonia Delaunay.

Elles correspondent au moment où la figuration et l’abstraction se rencontrent encore, et où la couleur commence à organiser presque entièrement la composition.

2024 : l’après-guerre franchit le million de livres

Un autre résultat est particulièrement intéressant pour comprendre l’évolution récente du marché. Le 7 mars 2024, Christie’s Londres présente Rythme-Couleur (no. 132), une huile sur toile de 1953 mesurant 113,5 × 146 cm.

Elle est vendue 1,129 million de livres sterling.

Christie’s indique qu’il s’agit alors d’un record pour une œuvre d’après-guerre de Sonia Delaunay.

Le tableau bénéficie d’une provenance solide et avait notamment été présenté lors de la rétrospective de 1967 au Musée national d’Art moderne. Ce résultat marque une évolution notable.

Jusqu’alors, les prix les plus élevés étaient principalement associés aux années 1910. Le dépassement du million de livres pour une toile de 1953 montre que les grandes compositions de la maturité peuvent désormais atteindre un niveau de prix autrefois réservé aux œuvres historiques.

Jusqu’en 2026 : les œuvres sur papier progressent également

Cette demande concerne également les œuvres uniques sur papier. En mai 2026, le Dorotheum de Vienne présente Rythme couleur, une gouache sur papier datée de 1969 et mesurant 78 × 57 cm.

Estimée entre 30 000 et 50 000 euros, elle atteint 102 700 euros, frais compris. Le résultat est significatif parce qu’il concerne une œuvre tardive et une gouache, et non une huile des années 1910.

Il confirme la demande pour des compositions abstraites abouties disposant d’une provenance claire et d’une bonne documentation.

Pourquoi les prix varient-ils autant ?

Quelques critères permettent de mieux comprendre le marché actuel de Sonia Delaunay.

La période est essentielle. Les années 1910 occupent une place privilégiée parce qu’elles correspondent à la naissance du simultanéisme et aux premières expériences abstraites.

La technique intervient ensuite. Une peinture unique ne peut naturellement être comparée à une lithographie éditée en plusieurs dizaines d’exemplaires.

Le format joue également un rôle important, particulièrement pour les compositions abstraites dont l’effet repose sur l’ampleur du rythme coloré.

La provenance et l’historique d’exposition sont déterminants. Une œuvre ayant appartenu longtemps à une collection reconnue ou ayant figuré dans les grandes rétrospectives bénéficie d’un avantage évident.

Enfin, la qualité de la composition demeure essentielle. Sonia Delaunay a énormément produit au cours d’une carrière de près de soixante-dix ans. Le marché distingue très clairement les œuvres majeures des compositions plus répétitives ou des multiples tardifs.

Une artiste encore sous-évaluée ?

Avec un record supérieur à 4,5 millions d’euros, Sonia Delaunay possède une cote internationale solide. Celle-ci reste néanmoins très inférieure aux sommets atteints par plusieurs artistes masculins auxquels son nom est associé dans l’histoire des avant-gardes.

Les comparaisons doivent rester prudentes. Les volumes d’œuvres disponibles, leur présence dans les musées et l’histoire des différents marchés rendent les rapprochements difficiles.

La tendance générale reste cependant favorable à Sonia Delaunay.

Elle bénéficie à la fois du regain d’intérêt pour les femmes artistes du XXe siècle, de la relecture des premières avant-gardes abstraites et de l’importance croissante accordée aux relations entre art, mode et design.

Le résultat obtenu en 2024 par Rythme-Couleur (no. 132) est à cet égard particulièrement intéressant. La progression ne concerne plus seulement quelques œuvres rarissimes des années 1910. Elle touche désormais les meilleures peintures de la maturité et, dans une moindre mesure, les gouaches et œuvres sur papier.

Sonia Delaunay aujourd’hui

Près d’un demi-siècle après sa disparition, Sonia Delaunay occupe une position assez singulière. Elle appartient à l’histoire des pionniers de l’abstraction, tout en ayant développé une œuvre qui déborde largement cette catégorie. Elle appartient à l’histoire de la peinture, mais aussi à celles de la mode, du textile, du livre et du design.

Cette pluralité explique peut-être pourquoi il aura fallu du temps pour mesurer pleinement son originalité.

Sonia Delaunay n’a jamais considéré la couleur comme la propriété exclusive du peintre. Elle pouvait se déployer sur une toile de musée comme sur une couverture d’enfant, accompagner un poème de Cendrars, couvrir une automobile ou suivre les mouvements d’une robe dans un bal parisien.

Son œuvre traverse ainsi une grande partie du XXe siècle sans abandonner l’intuition apparue dès ses premières recherches : une couleur n’existe jamais seule. Elle dépend de celle qui lui est voisine, se modifie à son contact et produit avec elle un mouvement.

Le marché semble aujourd’hui mieux distinguer les différentes étapes de cette longue carrière. Les chefs-d’œuvre des années 1910 restent extrêmement rares et dominent la cote, tandis que les meilleures œuvres de l’après-guerre connaissent une revalorisation sensible.

La reconnaissance de Sonia Delaunay n’est donc plus seulement celle d’une grande coloriste ou d’une pionnière de l’orphisme. Elle repose de plus en plus sur ce qui fait la cohérence de toute son œuvre : avoir compris très tôt que l’art moderne pouvait quitter le tableau sans cesser d’être de l’art.

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