Le repos est de plus en plus présenté comme un levier de performance, un exercice de délégation et parfois même une preuve de leadership. À force de vouloir réussir ses vacances, ne risque-t-on pas d’oublier leur fonction première?
Au cœur de l’été, les vacances elles-mêmes sont devenues un sujet de management. Depuis le début de la saison, les conseils se multiplient pour apprendre aux dirigeants à préparer leur absence, à déléguer, à déconnecter et à organiser leur retour. Même le repos semble désormais réclamer une méthode.
Pour les responsables d’entreprise, cette période prend parfois la forme d’un examen. Une organisation capable de fonctionner sans eux serait une organisation solide. Une équipe qui ne les sollicite pas pendant leur absence démontrerait sa maturité. Et celui qui parvient à ne pas consulter ses messages apporterait la preuve de sa confiance et de sa maîtrise de soi.
L’absence renseignerait ainsi sur la qualité de l’organisation. Elle permettrait d’identifier les dépendances, de tester les procédures et de mesurer l’autonomie des collaborateurs. Certains en viennent à présenter le mois d’août comme un véritable test de résistance pour l’entreprise.
Le raisonnement n’est pas absurde. Une organisation entièrement suspendue à la présence d’une seule personne est probablement fragile. Savoir déléguer demeure une qualité précieuse et chacun gagne à pouvoir s’absenter sans être rappelé toutes les vingt minutes.
Mais quelque chose d’assez révélateur se joue dans cette manière de parler des vacances. Même lorsqu’il s’interrompt, le travail continue de fournir les critères selon lesquels le temps doit être jugé.
Le vide devenu suspect
Le mot «vacances» vient du latin vacare : être vide, inoccupé, disponible. La vacance désigne d’abord une place laissée libre, une fonction momentanément inoccupée, un temps suspendu. Elle ne décrit pas une activité particulière, mais son interruption.
Cette origine paraît presque exotique à une époque où le vide suscite rapidement l’inquiétude. Une journée sans projet semble gaspillée. Un voyage doit laisser des souvenirs, une lecture apporter un enseignement, une promenade améliorer l’attention. Les vacances elles-mêmes sont soumises à un cahier des charges implicite : il faut se déconnecter vraiment, vivre des moments authentiques et revenir transformé.
Le repos n’échappe plus à la culture de l’optimisation. Les montres mesurent le sommeil, les applications encadrent la méditation et les programmes de bien-être enseignent à respirer correctement. Le calme devient une pratique, la récupération une discipline et le sommeil un investissement dans la performance du lendemain.
Les vacances suivent la même trajectoire. On ne part plus seulement pour cesser de travailler, mais pour retrouver de la clarté, stimuler sa créativité ou prendre de meilleures décisions. Le retrait est admis à condition de préparer un retour plus efficace.
Une conception du repos
L’histoire suisse des congés payés ne se résume pas à une date fondatrice comparable à celle du Front populaire français. Leur généralisation a été plus progressive, au gré des usages professionnels, des conventions collectives et des évolutions du Code des obligations.
Genève a joué un rôle précurseur: deux semaines de vacances payées ont été accordées à l’ensemble des salariés du canton en 1947. À l’échelle fédérale, le minimum légal a ensuite été porté à quatre semaines lors de la révision entrée en vigueur en 1984, avec cinq semaines pour les travailleurs de moins de 20 ans.
Le droit actuel conserve une idée importante. En Suisse, tout salarié bénéficie d’au moins quatre semaines de vacances par année de service — cinq avant l’âge de 20 ans — et deux semaines au moins doivent pouvoir être prises consécutivement. Pendant la relation de travail, ces vacances ne peuvent en principe pas être remplacées par une indemnité.
La raison donnée par le droit est particulièrement intéressante : les vacances doivent permettre la régénération du travailleur. Elles doivent donc être effectivement prises. Une maladie ou un accident suffisamment important pour empêcher cette récupération peut même remettre en cause leur comptabilisation comme vacances.
Le terme de «régénération» pourrait sembler appartenir au vocabulaire contemporain du bien-être. Sa fonction juridique est pourtant presque inverse. Il ne demande pas au salarié de prouver que ses congés l’ont rendu plus créatif, plus résilient ou plus performant. Il impose à l’employeur de lui laisser un temps suffisamment dégagé du travail pour que le repos soit possible.
La différence est essentielle. Dans un cas, la récupération devient une obligation individuelle. Dans l’autre, elle constitue une limite opposée à l’entreprise.
Quand la déconnexion devient un travail
Cette limite est devenue plus difficile à préserver. Les messages professionnels ne s’arrêtent plus aux portes du bureau. Ils accompagnent les salariés dans le train, à table, à l’hôtel ou sur la plage. Il suffit rarement d’être absent pour ne plus être joignable.
La Suisse ne dispose pas encore d’un droit général et autonome à la déconnexion comparable au dispositif explicitement inscrit dans le droit français. La protection repose principalement sur les règles relatives au temps de travail et de repos, ainsi que sur le devoir de l’employeur de protéger la santé de ses collaborateurs.
Le sujet a néanmoins atteint le Parlement fédéral. Dans le cadre d’un projet d’assouplissement des règles du télétravail, le Conseil national a approuvé en septembre 2025 l’inscription explicite d’un droit de ne pas être joignable pendant les périodes de repos et le dimanche. Le débat montre au moins que la frontière autrefois matérialisée par la sortie du lieu de travail ne va plus de soi.
Elle doit désormais être reconstruite par des règles, des paramètres et des comportements : couper les notifications, programmer un message d’absence, confier les urgences à un collègue, retirer les applications professionnelles de son téléphone ou décider de ne pas répondre.
La déconnexion devient ainsi une tâche supplémentaire. Il faut organiser méthodiquement les conditions permettant de ne rien faire.
Cette responsabilisation masque aussi des situations très différentes. Tous les salariés ne peuvent pas disparaître avec la même facilité. Certains restent joignables par habitude, d’autres par crainte de paraître peu engagés. Certains peuvent déléguer, d’autres travaillent dans des équipes trop réduites pour absorber leur absence. Quant au dirigeant qui fait de sa déconnexion une démonstration de leadership, il dispose généralement d’une liberté que tous ses collaborateurs ne partagent pas.
Présenter la déconnexion comme une simple question de volonté revient alors à transformer une organisation du travail en problème individuel. Si le repos échoue, ce serait parce que la personne n’a pas su poser ses limites, préparer son absence ou résister à la tentation de consulter ses messages.
Partir sans en tirer de leçon
Le repos améliore la santé, l’attention et les capacités cognitives. Une entreprise capable de fonctionner en l’absence de ses responsables est généralement plus robuste. Il n’est donc pas nécessaire de contester les bénéfices des vacances pour s’interroger sur la manière dont nous les justifions.
Le problème apparaît lorsque leur légitimité dépend entièrement de ces bénéfices. Un salarié devrait pouvoir partir sans promettre de revenir plus efficace. Un dirigeant devrait pouvoir s’absenter sans transformer son silence en méthode de management. Une semaine au bord de l’eau peut n’apporter aucune idée nouvelle, aucune révélation sur la confiance et aucune métaphore sur la conduite des équipes. Elle n’en est pas moins réussie.
Le droit suisse attribue aux vacances une fonction de régénération. Le mot est précis, à condition de ne pas lui faire dire davantage. Il ne prescrit ni transformation personnelle ni progrès mesurable. Il rappelle simplement qu’une partie du temps doit pouvoir rester réellement soustraite au travail.
Les vacances n’ont pas besoin d’améliorer le leadership pour être utiles. Leur intérêt tient précisément à ce qu’elles nous dispensent, pendant quelque temps, de devoir l’être.








