Warren Buffett vient de quitter la présidence de Berkshire Hathaway à 96 ans. Son fils Howard lui succède à la tête du conseil d’administration, tandis que Greg Abel dirige le groupe. Après plus de soixante ans, la trajectoire de Buffett rappelle surtout combien le temps a compté dans sa manière d’investir.
En 1965, Warren Buffett prend le contrôle de Berkshire Hathaway, une entreprise textile du Massachusetts confrontée au déclin de l’industrie américaine. Il dira plus tard que cet investissement fut l’une de ses erreurs. Il avait acheté une entreprise bon marché dans un mauvais secteur.
Soixante et un ans plus tard, Berkshire Hathaway pèse plus de 1 000 milliards de dollars en Bourse.
Entre-temps, Buffett a progressivement abandonné le textile, définitivement fermé en 1985, pour faire de Berkshire un véhicule d’investissement. Assurance, industrie, énergie, transport, distribution, participations dans de grandes sociétés cotées : GEICO, BNSF, Coca-Cola, American Express ou Apple ont, à des périodes différentes, constitué quelques-unes des pièces les plus visibles de cet ensemble.
La méthode Buffett est commentée depuis des décennies : acheter des entreprises solides à un prix raisonnable, comprendre leur activité, évaluer la qualité de leur management et rechercher des avantages concurrentiels suffisamment durables.
À cela s’ajoute une condition assez simple : avoir du temps devant soi.
Buffett a bénéficié du rendement composé sur une durée exceptionnelle. Il a surtout organisé Berkshire de manière à pouvoir conserver des participations pendant des années, parfois des décennies, sans être contraint de multiplier les opérations.
Cette façon de travailler tranche avec une culture entrepreneuriale qui mesure volontiers la réussite à la vitesse. Temps de mise sur le marché, croissance, levées de fonds, adoption, changement d’échelle : beaucoup de performances sont désormais évaluées en mois. Le vocabulaire des start-up a poussé assez loin cette logique. Il faut trouver le bon hack, accélérer l’acquisition, raccourcir les cycles et obtenir rapidement la preuve que le modèle fonctionne.
Buffett a passé une grande partie de sa carrière à étudier des entreprises sans nécessairement les acheter. Il a parfois conservé d’énormes quantités de liquidités plutôt que d’investir à des conditions qu’il jugeait mauvaises. Certaines participations sont restées au portefeuille pendant plusieurs décennies. Berkshire possède des actions Coca-Cola depuis 1988 et American Express depuis les années 1990.
Attendre, dans ces conditions, n’est d’ailleurs pas toujours confortable. Il faut accepter de voir passer des opportunités, parfois des modes entières, et regarder d’autres investisseurs gagner davantage pendant un temps. Buffett a régulièrement été jugé trop prudent, trop liquide ou dépassé lorsqu’il refusait de suivre certains emballements du marché.
Mais cette patience n’aurait pas eu les mêmes effets sans la structure financière de Berkshire.
Le float de ses activités d’assurance — les primes encaissées avant le paiement futur des sinistres — lui a fourni pendant des décennies d’importants capitaux à investir. À cela s’ajoutent une structure de groupe très décentralisée et un actionnariat habitué à raisonner sur des périodes longues. Buffett disposait ainsi d’une liberté dont peu de dirigeants ou de gérants bénéficient.
Le temps n’était donc pas seulement une vertu personnelle. Il faisait partie du modèle économique.
La succession préparée chez Berkshire répond à la même logique. Howard Buffett, qui vient de prendre la présidence du conseil, y siège depuis 1993. Il ne dirigera pas les opérations : cette fonction appartient à Greg Abel, entré dans l’univers Berkshire en 2000 et identifié depuis plusieurs années comme le successeur de Warren Buffett.
Howard Buffett aura notamment pour fonction de préserver la culture du groupe. Plus de trente ans se seront écoulés entre son entrée au conseil et sa nomination à sa présidence.
À 96 ans, Warren Buffett ne quitte d’ailleurs pas complètement Berkshire. Devenu président émérite, il reste administrateur et continuera d’apporter son regard au groupe.
Dans le communiqué annonçant ce passage de témoin, il constate : « Father Time always wins. »
Après soixante et un ans à la tête de Berkshire, il était bien placé pour le savoir.



