Je ne sais jamais très bien trop quoi penser ni quoi répondre quand on me propose «d’échanger». On est censé en tirer quelque chose, j’imagine.
«Vous avez cinq minutes pour échanger ?» «Seriez-vous disponible pour un rapide échange ?» «On se cale un temps d’échange?» Pire encore: « au plaisir d’échanger avec vous. » Sans oublier l’«échange de bons procédés» et l’«échange de visibilité», où l’on reconnaît plus franchement qu’on espère un retour.
À force de tout vouloir échanger sur tout, on finit par ne plus savoir ce qui vaut quelque chose. On ne dit même pas ce qu’on vient chercher. On demande cinq minutes et l’on appelle cela «un échange». Le mot laisse entendre que chacun y trouvera son compte. Mais quand la contrepartie reste introuvable, cet échangisme professionnel frôle l’indécence. Au bout du compte, tout cela ressemble davantage à une passe.
Plus sérieusement, c’est cette confiance dans le bénéfice mutuel qui m’agace. On s’imagine qu’on pourra toujours tirer un petit quelque chose de n’importe quelle rencontre. Dans la vie professionnelle, on peut ainsi échanger longtemps sans trop savoir ce qu’on cherche.
On ne veut plus écrire, on veut devenir auteur. On ne veut plus argumenter ni confronter des idées, on veut échanger.
Dans la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale, Nietzsche revient sur le rapport du créancier et du débiteur. Derrière l’échange, il retrouve la dette et le pouvoir de réclamer. Son détour généalogique fait apparaître, derrière la réciprocité de l’échange, un rapport de pouvoir: l’un réclame, l’autre doit. La volonté générale d’échanger peut masquer cette domination sous l’apparence d’une relation entre égaux. Qui fixe les termes? Qui vient chercher quoi?
Dans une conversation, «échanger» met les interlocuteurs sur un pied d’égalité. Chacun aurait forcément quelque chose à apporter, quel que soit le sujet et l’expérience de l’autre. Pourtant, nous ne savons pas tous les mêmes choses. Sur les réseaux, un avis sur un sujet arrive à côté de celui d’un spécialiste. Le fil de commentaires ne dit pas toujours qui a travaillé la question. Tout le monde peut prendre la parole, et l’on finit par oublier que les avis ne reposent pas sur le même savoir.
La volonté générale d’échanger peut masquer des rapports de domination sous l’apparence d’une relation entre égaux. Qui fixe les termes? Qui vient chercher quoi?
Avec l’IA, chacun peut désormais demander à une machine de produire un texte qui ressemble à un livre. Elle peut aider quelqu’un à écrire. Mais quand on ne souhaite pas écrire soi-même, qu’est-ce qui donne envie de devenir auteur? La facilité de produire un livre ne répond pas à cette question. On ne veut plus écrire, on veut devenir auteur. On ne veut plus argumenter ni confronter des idées, on veut échanger.
Le mot « échange » repose sur un égalitarisme de la parole et installe une proximité entre les interlocuteurs. On peut croire qu’on se comprend parce qu’on se parle. Cette proximité brouille parfois le jugement. Il faut alors reprendre de la distance pour voir ce qui se joue dans la conversation. C’est de cette distance que vient la lucidité.
Dans une conversation, «échanger» met les interlocuteurs sur un pied d’égalité. Chacun aurait forcément quelque chose à apporter, quel que soit le sujet et l’expérience de l’autre.
Je voudrais qu’on puisse parler sans calculer ce que chacun va y gagner. Il m’arrive de n’avoir rien à proposer. Il m’arrive aussi de préférer écouter quelqu’un qui en sait davantage que moi. Je n’ai pas besoin de prétendre que nous sommes à égalité sur le sujet.
Alors, quand on me dit «on devrait échanger», j’ai parfois envie de répondre: « parlons d’abord. On verra bien ».

