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Pourquoi l’art contemporain a-t-il boudé la pierre?

  • Laure Victoria Gaury
  • 5 novembre 2026
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Quatre jours à peine après que l’on a soufflé la première bougie du vol des joyaux de la Couronne du Louvre, Art Basel Paris ferme ses portes avec deux jours d’avance sur le programme, par peur des débordements des manifestations qui déchirent la France.

C’est dans ce contexte de clivage social, entre conflits populaires et vente d’oeuvres à plusieurs millions d’euros que je m’interroge sur la place de la matière précieuse dans l’art contemporain. D’un côté, un art contemporain que l’on protège et qu’on ne veut pas résumer aux seuls chiffres; de l’autre, des pierres de valeurs que l’on vole mais que l’on ne considère pas comme de l’art. Le bijou étant une des premières formes de création d’Homo sapiens comment se fait-il qu’il n’ait pas sa place dans un musée d’art contemporain?

Dès 1746 dans son ouvrage Les Beaux-Arts réduits à un même principe, l’abbé Charles Batteux formalise le système moderne des beaux-arts, le séparant définitivement des arts mécaniques et utilitaires. C’est un abbé qui, aussi érudit et philosophe soit-il, a contribué à la rupture philosophique de la définition même de ce que l’on peut considérer comme de l’art. Ainsi un tableau de la Vierge Marie est une oeuvre d’art, mais une croix en or sertie de pierres est un objet d’ornement, pourtant les deux sont des pièces liturgiques.

Le bijou est classé dans la case de l’accessoire, un objet utilitaire qui ne vit que grâce au corps qui le porte.

Pourtant en 2017 le Musée d’Art moderne de Paris avec son exposition Medusa, nous cite les préjugés « Il est en effet souvent perçu comme trop près du corps, trop féminin, précieux, ornemental, ou primitif », en montrant en couverture un sourire que l’on pourrait interpréter comme ironique, signé Henryk Kaston d’après une oeuvre de Salvador Dalí: des lèvres charnues serties de rubis avec des perles en guise de dents. Ainsi on peut découvrir des pièces, souvent sans pierres précieuses, de Niki de Saint Phalle, de Calder, de Louise Bourgeois ou encore de Man Ray. Puis en 2018 le musée des Arts décoratifs de Paris rétrograde en exposant la collection idéale de Diane Venet, présentée comme “accompagnant de façon miniature le langage plastique de l’artiste”. ACCOMPAGNANT.

Là où le bijou a eu l’opportunité de se refaire une place comme expression artistique complète, il est de nouveau relégué au rang d’accessoire. On comprend que ce n’est pas qu’il ne soit pas une forme d’art, mais qu’il a été classé avant d’être vraiment compris. À chaque fois qu’il a tenté une incartade du côté de l’art il a été remis dans son écrin, derrière sa vitre blindée.

Si le Louvre a montré d’importantes failles de sécurité pour protéger des pièces de grande valeur supposément surprotégées, le marché de l’art, lui, préfère fermer ses portes plutôt que de risquer ses oeuvres. Tout le monde protège ses oeuvres, en matière de sécurité la valeur est le prétexte, non la cause.

Et le prix dans tout ça? Le diamant Pink Star monté sur une sobre bague de platine, vendu 71,2 millions de dollars chez Sotheby’s contre la sculpture en acier inoxydable Rabbit de Jeff Koons qui a été adjugée pour 91,1 millions de dollars… L’art contemporain n’a pas peur du prix. Le paradoxe est que l’art contemporain sait vendre n’importe quoi très cher, mais il ne sait pas quoi faire d’une chose qui vaut déjà quelque chose.

Puis vient la place de la gemme, place centrale qui, tel le nez au milieu de la figure, trace la séparation entre la bijouterie et la joaillerie. La valeur même de la pierre échappe à l’artiste car elle se quantifie en carats se plaçant ainsi dans le camp de la question financière. Un caillou, aussi profond et symbolique soit-il, reste un joli caillou plus ou moins cher.

Avec Duchamp la frontière se dessine nettement, car l’œuvre n’est plus ce que l’artiste fabrique de ses mains, mais ce qu’il décide de désigner comme art.

En 2007 Damien Hirst nous a gratifiés de son ultime memento mori « For the Love of God », le moulage en platine d’un véritable crâne humain, serti de 8 601 diamants, avec ses dents d’origine. Il a été fabriqué par les joailliers Bentley & Skinner, fournisseurs de la famille royale, puis signé par Hirst qui n’a pas serti une seule pierre. C’est une des œuvres d’art les plus onéreuses jamais créées par un artiste vivant, et c’est ce que le public retiendra principalement. Pourtant son oeuvre questionnait la vanité de l’homme, là où les peintres du XVIIe siècle opposaient la richesse à la mort, du haut de toute sa polémique Damien Hirst nous enseigne qu’il transforme la mort en objet de désir, en une réflexion sur notre société de consommation, et sur le fonctionnement du marché de l’art contemporain. Il faut savoir que l’oeuvre, qui n’a jamais été vendue, est passée par la Tate Modern de Londres et jamais par musée d’histoire naturelle.

Pour en revenir à la vision de Duchamp où l’Art se méfie de la virtuosité, en opposition totale avec les techniques de la joaillerie, une pièce de joaillerie porte la signature d’une maison et non de celui qui l’a conçue. Avec l’effacement de la main qui crée, préfère-t-on finalement que les bijoux restent dans leur case?

Et la part du marketing? Car finalement quels sont les noms qui apparaissent tout le temps? L’exposition Pierres précieuses au Muséum national d’histoire naturelle en 2020, est signée Van Cleef & Arpels. Le bijou entre au musée, mais sous un logo et dans un musée de sciences. Ainsi en dehors des collectionneurs et des curieux, se frayer une place dans la visibilité publique est extrêmement difficile au vu du poids astronomique financier de ces anciennes maisons, car la visibilité s’achète.

On doit reconnaitre que la grande majorité de ce que l’on voit en haute joaillerie n’exprime rien d’autre que de la virtuosité, du beau et du cher. Vogue s’inquiétait d’ailleurs dans un article de septembre 2026: “les Maisons doivent-elles créer des parures XXL avec une débauche de gros carats ou imaginer des joyaux délicats et fluides mâtinés de pierres rares afin de séduire une riche clientèle?” ce qui résume de nouveau la place et la fonction de cet objet. Le travail de facettage d’une gemme et la recherche du joaillier pour la mettre en valeur restent dans la grande majorité des prouesses techniques, et dans ces jardins de fleurs et de papillons de diamants pas de messages philosophiques.

Pourtant ce qui fait entrer un bijou au musée, c’est un propos : le corps, la valeur, l’identité, le rite. Ce n’est ni la pierre ni la technique et c’est là où les routes se rejoignent. Là où l’artiste peintre achète son tube de peinture, le joaillier cherche la pierre qui transmettra le message. En effet rares sont ceux dont la démarche est en accord avec les valeurs d’un discours qui s’éloigne de la surface, pour plonger dans les profondeurs de leur développement créatif. Ainsi, en 2026, De Beers a médiatisé sa prouesse technique, qui lui aurait pris cinq ans de développement, pour nous épater avec des diamants cabochons, parfaitement lisses, parfaitement transparents, tellesdes gouttes de rosée de la matinée la plus chère du monde qui me laissent aussi froide qu’indifférente.

La pierre ne porte-t-elle pas de propos? Ou est-ce le joaillier qui n’en met pas?

Pour me placer dans une analyse plus personnelle, est-ce que je vibre de la même manière devant les couleurs des Tournesols de Van Gogh que devant le travail de glyptique de Wallace Chan? La réponse est oui. Wallace Chan a travaillé des techniques d’illusion d’optique dont le Wallace Cut, en réintroduisant la glyptique (qui est l’art de la gravure sur pierres fines qui nous vient du Ve millénaire avant J.-C.) dans l’espace public. Avec Vessels of Other Worlds, (présentée à Venise en parallèle de la Biennale d’art, puis au Long Museum de Shanghai), imaginez d’immenses oeuvres de titane dans lesquelles le visiteur peut littéralement entrer à l’intérieur de la gemme. Il est l’un des joailliers à repousser la frontière entre miniature et sculpture géante tout en développant un travail philosophique, c’est un artiste dont le médium est la joaillerie.

Finalement, ce n’est peut-être pas l’art contemporain qui a boudé la pierre, mais celui qui travaille la pierre qui ne s’est pas encore taillé sa place. Car là où une gemme facettée résume cette perfection presque irréelle d’un univers hors d’atteinte, l’art, lui, traduit le vivant et la vision du monde du regard de l’artiste, à travers un médium.

Et c’est justement la jointure entre le propos et la technique qui fait tomber la frontière.

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