Ben Thouard est un artiste de l’océan, reconnu comme l’un des plus grands photographes de surf au monde. Dans son travail, l’eau devient une chambre noire, une camera obscura sous-marine où se révèle une vision singulière et immersive. Cette exposition présente une œuvre inédite, fruit d’une quête presque quotidienne : celle d’un langage fait d’eau et de lumière. Entre formes organiques, textures profondes et jeux d’ombre et de clarté, se dévoile une mer mystérieuse, à la frontière du réel et de l’imaginaire. L’image n’est plus seulement représentation, mais expérience sensorielle, oscillant entre abstraction et contemplation.
Animé par une recherche esthétique constante, Ben Thouard repousse les limites de la photographie sous-marine. Il explore les mouvements, les tensions et les métamorphoses de la matière liquide, jusqu’à en révéler des dimensions invisibles à l’œil nu. «Sous l’eau, le temps prend la forme des vagues. J’écoute le fracas et le silence qui se mêlent sous la surface. Je finis par contempler ce que l’œil ne peut voir : les états de la matière, les replis cachés de la vague, les schémas toujours changeants de la mer.»
Une exposition sur le travail de Ben Thouard est prévue à la galerie ArtTypique à Carouge, du 13 mai au 14 juillet 2026.
Votre travail ne montre pas la mer depuis le rivage, mais depuis l’intérieur même de la vague. Qu’est-ce que cette immersion change dans votre manière de voir et de ressentir?
Depuis mes débuts en photographie, j’ai immédiatement été attiré par la mer. Mais la photographier depuis le rivage était trop frustrant pour moi. J’ai toujours ressenti le besoin de m’immerger dans l’élément pour le photographier. La photographie aquatique est devenue ma spécialité, parce que j’ai besoin de ressentir la matière, ses mouvements, d’être au plus près pour en percevoir les textures et les multiples aspects.

Lorsqu’on met la tête sous l’eau, on entre dans un nouveau monde. L’atmosphère y est totalement différente de celle de la surface. C’est ce qui m’a immédiatement inspiré : photographier les vagues depuis l’intérieur, parfois même par-dessous. Les jeux de lumière, les couleurs, les textures et les mouvements deviennent alors complètement différents. C’est devenu mon sujet principal.
On a le sentiment que vos images oscillent entre photographie et peinture, presque abstraction. À quel moment cessez-vous de documenter la mer pour commencer à l’interpréter?
Bien avant la photographie, durant mon enfance, j’ai pratiqué la peinture pendant plusieurs années. Je pense que cela a été ma première sensibilité artistique. La peinture est une discipline qui m’a toujours fasciné et que j’ai retrouvée, d’une autre manière, dans la photographie. J’aime mêler photographie et peinture. Pour cela, j’utilise souvent des temps d’obturation beaucoup plus longs que la normale, ce qui me permet de ne pas figer le mouvement et de laisser l’image respirer. Cela donne aux photographies une dimension picturale qui me reconnecte à mes inspirations de jeunesse.

Ce sont souvent les mouvements de la mer qui m’inspirent cette approche. J’aime aussi montrer les choses de manière moins explicite, moins évidente. J’aime questionner le regard du spectateur. De la même manière, j’apprécie cette sensation lorsque je découvre le travail d’autres artistes : s’interroger sur ce que l’on voit, sur ce que l’artiste a voulu révéler. Chacun peut alors construire sa propre interprétation.
Dans votre livre Aqua Obscura, vous parlez d’une volonté de «peindre avec l’objectif». Est-ce que l’eau est devenue pour vous un langage artistique à part entière?
Absolument. Avec Aqua Obscura, j’ai souhaité montrer une vision très personnelle de l’océan, avec des images moins évidentes, moins explicites, peut-être moins immédiates au premier regard, mais qui poussent le lecteur à s’interroger sur ce qu’il voit réellement. C’était mon troisième livre consacré à la photographie aquatique dans les vagues, et j’ai voulu aller encore plus loin dans la recherche, dans l’abstraction, afin de surprendre et, je l’espère, de séduire le lecteur.

J’ai utilisé des techniques différentes, notamment à travers la vitesse d’obturation, mais aussi des objectifs inhabituels pour la photographie sous-marine. Cela m’a permis de casser certains codes. J’ai essayé de «peindre avec l’objectif», c’est-à-dire de créer des images différentes de ce que l’on a l’habitude de voir. L’eau est ainsi devenue mon sujet principal, mais aussi ma manière d’exprimer un ressenti.
Vos images traduisent autant la puissance que la fragilité de l’océan. Comment trouvez-vous cet équilibre entre maîtrise technique et lâcher-prise face à un élément incontrôlable?
Lorsqu’on nage dans les vagues, il est impossible de contrôler ce qui se passe. Nous ne sommes que les témoins d’une suite d’événements naturels fascinants. Il faut alors se préparer, observer et anticiper. Il y a des images ratées, des instants manqués : cela fait partie intégrante du processus créatif.

Certaines photographies sont contrôlées, anticipées, parfois même planifiées à l’avance. Mais il y a aussi des accidents heureux qui donnent naissance à des images totalement inédites. C’est aussi cela, la magie de la photographie. Je pense que la patience et la persévérance m’ont permis de construire cette collection d’images.
Aqua Obscura est présenté comme une expérience presque sensorielle, où la matière, la texture et la couleur prennent le dessus sur le sujet. Cherchez-vous à faire ressentir l’eau plutôt qu’à la représenter?
L’eau est mon sujet principal, mais au lieu de produire des images trop descriptives, j’ai voulu faire ressentir ses mouvements, ses textures et ses vibrations. Pour cela, j’ai choisi des photographies plus abstraites, travaillé une colorimétrie particulière et sélectionné un papier mat et texturé pour le livre. J’ai même poussé le projet encore plus loin en imprimant l’ouvrage uniquement avec des encres bleues, plutôt qu’avec les encres CMJN traditionnelles. L’objectif était de plonger le lecteur dans mon univers sous-marin, un monde aquatique fait de bleus, de mouvements et de textures.

Le bleu est au cœur de votre travail, presque comme une matière vivante. À force de le traverser et de l’habiter, avez-vous le sentiment d’en avoir fait votre propre langage — à la manière d’un Yves Klein, qui avait fait du bleu une expérience presque absolue?
Le bleu est devenu une véritable obsession. Travailler quotidiennement dans cet environnement entièrement composé de nuances de bleu m’a profondément inspiré. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à imprimer mon livre uniquement avec des encres bleues. Le but était à la fois de plonger le lecteur dans cet univers monochrome, mais aussi d’obtenir une palette de bleus beaucoup plus riche et nuancée que dans une impression classique.

Vous vivez et travaillez au contact direct de l’océan depuis des années. Est-ce que cette proximité quotidienne a transformé votre regard sur la biodiversité et les enjeux écologiques?
Oui, je pense que lorsque l’on évolue au quotidien dans un environnement, on développe naturellement une forme d’attachement profond. On apprend à l’aimer, à l’observer et, forcément, à vouloir le protéger. Je me sens donc concerné par ces enjeux.

C’est aussi ce que j’essaie de transmettre à travers mes livres. Sans être un activiste écologique, je partage simplement mon regard et mon amour pour le milieu aquatique. Et je pense que cela peut contribuer, à sa manière, à sensibiliser, à éduquer et donc à protéger cet environnement à la fois si fragile et pourtant indispensable à la vie sur Terre.




