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L’école à perpétuité

  • Boris Sakowitsch
  • 9 septembre 2026
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À chaque rentrée, les enfants retrouvent leurs cahiers et les adultes ont droit aux poncifs habituels.

Sur les réseaux sociaux, l’un des plus tenaces consiste à expliquer aux grandes personnes ce qu’elles devraient apprendre des enfants.

Une publication LinkedIn expliquait ainsi ce que le premier jour d’école pouvait nous apprendre sur le leadership commercial. Les meilleurs vendeurs conserveraient «l’esprit du premier jour»: ils posent des questions, écoutent et abandonnent leurs certitudes. Une autre invitait le monde du travail à faire lui aussi sa rentrée, en transformant chaque difficulté en apprentissage.

Les parents accompagnaient leurs enfants devant l’école et découvraient seulement quelques heures plus tard que la rentrée était également la leur.

Le développement personnel et le management affectionnent l’enfant. Ce dernier pose les questions que les adultes n’osent plus poser, tombe sans avoir peur de l’échec et fabrique, avec quelques briques en plastique, des constructions plus solides que les leurs. On s’étonne presque qu’il lui reste du temps pour aller en classe.

J’ai également pu apprendre ici qu’un bébé tombe deux mille fois avant de savoir marcher, « sans jamais douter de lui-même ». La belle affaire.

Ces comparaisons pourraient rester de gentilles métaphores. C’est vrai: l’expérience rend parfois suffisant et les enfants perçoivent ce que les spécialistes ne remarquent plus. Par ailleurs, jouer n’est pas indigne d’un adulte, et continuer d’apprendre après quarante ans est tout à fait digne de respect. Mais l’enfant invoqué dans ces discours ressemble surtout à la projection que les adultes aiment se faire de l’enfance.

C’est le syndrome du Petit Prince, qui oppose volontiers l’enfant qui voit et ressent avec le cœur aux grandes personnes occupées à compter, posséder et paraître sérieuses. Elle semble renverser l’autorité des grands en donnant raison au plus petit. Mais cet enfant-là a été entièrement composé par des adultes. Il ne rechigne pas à faire ses devoirs, ne s’ennuie jamais et ne demande pas pourquoi il doit obéir. C’est un enfant corrigé, doté de tout ce que nous regrettons d’avoir perdu, et débarrassé de ce qui nous avait donné envie de grandir.

L’enfance entière finit absorbée par le programme d’amélioration des adultes.

Il y a même une forme d’adultocentrisme dans cette célébration. L’enfant n’intéresse plus pour ce qu’il vit, mais pour ce qu’il peut encore apprendre aux grandes personnes. Ses jeux deviennent des méthodes de créativité, ses chutes des modèles de résilience et ses questions des techniques de leadership. L’enfance entière finit absorbée par le programme d’amélioration des adultes.

Les ateliers Lego Serious Play en offrent une illustration presque parfaite. Des adultes y manipulent des briques de couleur pour retrouver la liberté créatrice de l’enfance. La méthode peut être féconde. Son nom trahit néanmoins le paradoxe car pour entrer dans l’entreprise, le jeu doit d’abord prouver qu’il est sérieux. Il ne peut plus avoir d’autre fin que lui-même, il doit produire un enseignement qu’un facilitateur recueillera à la fin. La récréation n’interrompt plus la classe, c’est devenu un exercice.

Le jeunisme commence peut-être là. Il ne consiste pas seulement à préférer les corps jeunes ou les visages sans rides. Il fait de l’inachèvement une qualité morale. La jeunesse serait le temps du possible; l’âge adulte, celui des habitudes qui se ferment. Vieillir ne signifie plus acquérir une forme définitive, mais risquer de perdre sa capacité à en changer.

Cette préférence fournit son terreau idéologique au développement personnel. L’enfant possède du potentiel parce qu’il n’est encore presque rien. L’adulte devra donc rester disponible, ouvert à sa prochaine transformation et indéfiniment perfectible. Il ne lui est plus demandé d’atteindre la maturité, mais de conserver toute sa vie les qualités de celui qui ne l’a pas encore atteinte.

Rousseau appelait «perfectibilité» la faculté propre à l’homme de se transformer. Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, publié en 1755, il se gardait bien d’en faire une bénédiction. Elle permet nos progrès, mais produit également nos erreurs et une grande partie de nos malheurs. La perfectibilité désignait une ouverture dont personne ne connaissait le terme.

Nous avons depuis trouvé bien d’autres termes et images, à l’instar de  « la meilleure version de soi-même ». Elle présente l’avantage de reculer à mesure que nous avançons. Chaque progrès révèle une marge supplémentaire et chaque faiblesse un chantier. L’individu n’a plus seulement une vie à mener: il dispose d’un potentiel à réaliser.

Le jeunisme ne consiste pas seulement à préférer les corps jeunes ou les visages sans rides. Il fait de l’inachèvement une qualité morale. La jeunesse serait le temps du possible; l’âge adulte, celui des habitudes qui se ferment.

L’entreprise exploite volontiers ce potentiel, mais elle n’en a pas le monopole. Dès le réveil, une montre évalue notre sommeil. Une application surveille nos pas, une autre entretient notre vocabulaire à coups de rappels. Dans les transports, un podcast que nous aurons oublié le lendemain nous apprend à mieux respirer, à mieux aimer et mieux utiliser les vingt minutes du trajet. Les anciens maîtres avaient au moins la politesse de nous laisser tranquilles une fois la porte de l’école franchie.

Le perfectionnement permanent a également changé notre manière de raconter ce qui nous arrive. Un échec doit livrer une leçon, une maladie ouvrir une nouvelle conscience de soi, un voyage modifier notre regard. L’expérience brute paraît presque négligée tant qu’elle n’a pas produit son enseignement. Celui qui revient de vacances sans révélation aura au moins appris à déconnecter.

Le mot «apprenant» résume bien cette condition. Il ne désigne plus une personne occupée à acquérir un savoir précis, mais une identité durable. On peut apprendre le portugais ou la menuiserie et considérer un jour que l’on en sait assez. L’apprenant, lui, travaille ses angles morts. Il n’obtient jamais son diplôme de lui-même.

Les anciens maîtres avaient au moins la politesse de nous laisser tranquilles une fois la porte de l’école franchie.

Au bureau, cette culture reçoit une organisation particulièrement complète. L’entreprise forme, évalue et certifie. Elle ne distribue plus de mauvaises notes ; elle identifie des axes d’amélioration. L’examen porte de moins en moins sur la seule maîtrise du métier. La posture du salarié, son rapport au changement et sa manière de recevoir le feedback entrent à leur tour dans le bulletin.

Les dirigeants ne sont pas dispensés de cours. Une consultante expliquait récemment pourquoi chacun d’eux devrait avoir un coach. Plus on monte dans la hiérarchie, moins on reçoit de retours sincères ; un professionnel doit donc révéler les angles morts et maintenir le dirigeant «à son meilleur niveau». Une organisation américaine résumait bientôt la doctrine : «Every leader needs a coach.» Le sommet de la maturité consiste encore à reconnaître que l’on a encore besoin d’un adulte référent.

Cette école sans âge n’est pas née sur LinkedIn. En 1972, le rapport de l’Unesco Apprendre à être, dirigé par Edgar Faure, défendait « l’éducation permanente ». Il s’agissait d’ouvrir l’accès au savoir et de ne plus réserver l’éducation aux premières années de l’existence. La formation tout au long de la vie portait une promesse d’émancipation.

Elle s’est progressivement rapprochée de l’employabilité tout au long de la carrière et du développement personnel tout au long de l’existence. On apprend moins pour devenir libre que pour demeurer adaptable. Le monde change, dit-on. Il ne reste qu’à vérifier régulièrement si nous changeons assez vite avec lui.

Le problème n’est donc pas de continuer à apprendre, mais de rester toute sa vie dans la position de celui dont un autre organise le développement et réalise le potentiel d’amélioration.

Hannah Arendt le relevait dans La Crise de l’éducation (1972): l’autorité éducative a un sens dans le monde de l’enfance, parce que les adultes ont la responsabilité d’introduire les nouveaux venus dans un monde qui les précède. Transposer cette relation entre adultes est autrement dangereux. Celui qui prétend éduquer ses égaux se réserve la position du tuteur et leur attribue celle de personnes qui ne seraient pas encore tout à fait capables de juger.

Arendt ne suggérait évidemment pas de cesser d’étudier après l’école. Elle rappelait qu’on peut transmettre un savoir à un adulte sans faire de lui un mineur. Un désaccord ne trahit pas toujours une peur du changement. Entre adultes, il arrive même que celui qui refuse la leçon ait parfaitement compris le programme.

Le jeunisme ne consiste pas seulement à préférer les corps jeunes ou les visages sans rides. Il fait de l’inachèvement une qualité morale.

L’infantilisation ne réside donc pas d’abord dans l’amour des Lego ou les métaphores de cour de récréation. Elle commence lorsqu’une institution définit à la fois la direction à prendre et la maturité de ceux qui hésitent à la suivre. Une réorganisation devient alors un apprentissage de l’agilité, une contrainte une occasion de grandir et l’opposition la preuve qu’un travail sur soi reste nécessaire.

Cette logique déborde largement le travail. Nous habitons désormais une école sans murs, sans programme achevé et surtout sans jour de remise des diplômes. Chacun y devient à la fois le maître sévère et l’élève décevant de sa propre existence.

Un adulte n’est pourtant pas un individu qui aurait cessé d’apprendre. Il peut choisir ses maîtres, juger ce qu’ils enseignent et quitter la classe lorsqu’une leçon dissimule une demande d’obéissance. 

Il peut aussi décider que tout ce qui lui arrive n’a pas systématiquement vocation à le rendre meilleur.

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