Aujourdhui, exercer une fonction ne suffit plus. Un professeur, un médecin ou un dirigeant doit désormais ajouter à son rôle une personnalité, des convictions, des blessures et un récit. Il ne lui est plus seulement demandé d’enseigner, de soigner ou de diriger, mais de nous expliquer «qui il est» et ce que chacune de ses expériences lui a appris sur lui-même.
Le responsable politique raconte son enfance, le chef d’entreprise partage ses doutes, le salarié expose ce qui l’anime. Un échec devient une expérience fondatrice, un licenciement une renaissance, une maladie un apprentissage et parfois une promenade en montagne une leçon de management. Il ne semble plus pouvoir nous arriver quoi que ce soit qui ne doive, tôt ou tard, révéler une part de notre personnalité.
Les réseaux sociaux ont donné à cet exercice une forme presque parfaite. On y rencontre des individus absolument singuliers qui racontent, dans des termes remarquablement semblables, comment ils ont appris à écouter leurs intuitions, à dépasser leurs peurs, à s’aligner avec leurs valeurs, à transformer leurs blessures en force, à sortir de leur zone de confort ou à devenir la meilleure version d’eux-mêmes.
Nous ne jugeons plus seulement les personnes publiques sur leurs actes, mais sur la correspondance supposée entre ce qu’elles montrent et ce qu’elles seraient «vraiment».
En 1977, Richard Sennett publiait The Fall of Public Man, traduit deux ans plus tard en français sous le titre Les Tyrannies de l’intimité. Il y décrivait le déclin d’une culture publique fondée sur les rôles, les conventions et une certaine distance entre les individus. L’homme public n’était pas celui qui exposait sa vie devant les autres, mais celui qui savait évoluer parmi des inconnus sans leur demander de le comprendre intimement.
La fonction comportait des obligations et des limites. Elle permettait aussi de juger quelqu’un sur ses actes sans avoir à sonder sa personnalité. Le professeur pouvait donc être estimé pour son enseignement, le médecin pour la qualité de ses soins et le responsable politique pour ses décisions. Leurs sentiments, leurs faiblesses, leurs blessures et leur «raison d’être» ne constituaient pas encore les garanties nécessaires de leur compétence.
Depuis l’arrivée des réseaux sociaux, chacun joue à être lui-même.
Sennett observe comment cette culture des rôles s’est progressivement effacée au profit de la personnalité privée. Le masque est devenu synonyme de dissimulation, la convention d’hypocrisie et la distance de froideur. À l’inverse, la sincérité, la transparence et l’authenticité se sont imposées comme des vertus presque indispensables. Nous ne jugeons plus seulement les personnes publiques sur leurs actes, mais sur la correspondance supposée entre ce qu’elles montrent et ce qu’elles seraient «vraiment».
Le développement des technologies numériques a prolongé ce déplacement en réduisant une partie des frontières qui séparaient encore la personne privée du personnage public. Aujourd’hui, le rôle doit être accompagné d’une histoire, de valeurs affichées et de quelques confidences soigneusement choisies. Cette exigence, supposée nous délivrer des faux-semblants, a surtout produit une nouvelle comédie sociale où chacun joue désormais à être lui-même.
Elle n’a supprimé ni les conventions ni les stratégies de présentation de soi. Elle en a seulement modifié les formes. Il faut paraître spontané sans cesser de contrôler son image, se montrer vulnérable sans devenir inquiétant, affirmer sa singularité tout en restant immédiatement reconnaissable. L’authenticité ne s’oppose plus à la représentation: elle en est devenue l’un des principaux marqueurs.
Le réseau social BeReal avait ainsi prétendu nous montrer «tels que nous sommes» en imposant l’heure de la publication et en limitant les possibilités de retouche. Pour empêcher ses utilisateurs de « jouer un rôle », la plateforme leur ordonnait en quelque sorte d’être spontanés au même moment. Le dispositif n’abolissait pas la représentation, il orchestrait simplement une représentation de la spontanéité.
Sur Instagram, certains utilisateurs ont ouvert des Finstas, des comptes secondaires qualifiés de « faux », afin de montrer à un cercle restreint une version jugée plus vraie d’eux-mêmes que celle publiée sur leur compte officiel. La terminologie résume assez bien la situation : le faux compte serait devenu le lieu de l’authenticité, tandis que le vrai compte accueillerait sa version officielle. Le renversement est significatif d’une époque qui a renversé tous les référentiels.
L’authenticité ne s’oppose plus à la représentation: elle en est devenue l’un des principaux marqueurs.
Il serait néanmoins trop facile de ramener ces pratiques à une nouvelle émanation moderne du narcissisme. Les salons du XVIIIe siècle, la cour de Versailles ou la Vienne fin de siècle n’étaient pas vraiment peuplés d’individus indifférents au regard d’autrui. Les sociétés ont toujours fabriqué des scènes, distribué des rôles et réglé les apparences. Les technologies numériques ont surtout modifié et augmenté l’audience à laquelle nous nous adressons.
Erving Goffman avait décrit la vie sociale comme une succession de représentations. Nous ne parlons pas de la même manière à nos collègues, à nos enfants, à nos amis ou à de parfaits inconnus. Nous adaptons nos gestes, notre langage et parfois nos opinions aux situations. Ces variations ne prouvent pas nécessairement que nous sommes faux. Au contraire elles rendent possible la vie avec les autres.
Les chercheurs qui étudient les pratiques numériques parlent aujourd’hui d’«effondrement des contextes». Des publics autrefois séparés se retrouvent devant la même publication: la famille, les collègues, les clients, les anciens camarades de classe et des inconnus de passage accèdent au même profil. Or nous ne sommes pas exactement les mêmes avec chacun d’eux.
Le réseau social nous demande pourtant de réunir cette pluralité dans une identité suffisamment cohérente pour traverser toutes les situations. Le profil remplace peu à peu la diversité des personnages. Il faut être reconnaissable, prévisible et, si possible, résumable en quelques mots.
Cette évolution repose sur une contradiction assez curieuse. Nous affirmons volontiers que les identités sont multiples, fluides et mouvantes, tout en cherchant partout ce que les individus sont «vraiment». Les tests de personnalité prétendent le mesurer, le développement personnel promet de le révéler, le personal branding de le valoriser et les plateformes de le rendre visible. En d’autres termes, après avoir congédié les essences, nous consacrons beaucoup de temps à les reconstituer.
Le masque social n’est pas toujours ce qui nous éloigne de nous-mêmes. Il participe aussi à la forme que nous prenons parmi les autres.
Robert Musil avait donné à son grand roman paru en 1930 un titre qui pourrait déconcerter les spécialistes contemporains de la promotion de soi: L’Homme sans qualités. Son personnage principal, Ulrich, sorte d’anti-héros de la modernité, n’est pas vraiment dépourvu de qualités. Il en possède au contraire une quantité presque infinie, mais aucune ne suffit à le définir. Elles dépendent des circonstances, des relations et des possibilités offertes par le monde et le hasard des interactions. En d’autres termes, l’individu n’existe pas comme une substance immobile à laquelle viendraient ensuite s’ajouter des propriétés. Il prend forme au contact des situations.
C’est ce que Musil désignait par l’«amorphisme humain», et selon lequel «nous sommes une matière qui épouse toujours la forme du premier monde venu.». L’homme peut devenir beaucoup de choses parce qu’il n’est définitivement aucune d’entre elles. Derrière ses rôles ne se tient pas nécessairement une personnalité intacte, enfin délivrée des apparences, mais d’autres relations, d’autres circonstances et d’autres manières d’être. Il demeure ainsi capable, selon les circonstances, « aussi bien du cannibalisme que de la Critique de la raison pure ».
Que resterait-il d’ailleurs de l’individu une fois retirés tous ses masques? son moi véritable? Sennett, Goffman et Musil permettent d’en douter. Le professeur, le père, l’amant, l’ami ou le salarié ne sont pas seulement des personnages derrière lesquels une même personne se dissimulerait. Ils constituent différentes manières, également réelles, d’être cette personne. Le masque social n’est pas toujours ce qui nous éloigne de nous-mêmes. Il participe aussi à la forme que nous prenons parmi les autres.
Puisque le monde ne nous fournit plus de sens commun, chacun doit produire le sien. Il lui faut des valeurs, une mission et une raison d’être.
Le smartphone a rendu plus difficile encore la séparation de ces différentes formes de « scénarisations ». Goffman distinguait la représentation de ses coulisses, où l’acteur pouvait préparer son entrée, corriger son rôle ou simplement se soustraire quelque temps au regard du public. La scène nous accompagne aujourd’hui au travail, à table, en vacances et jusque dans notre lit. Toute expérience peut être photographiée, racontée puis intégrée à notre petite mythologie personnelle.
Les utilisateurs continuent bien entendu à inventer des espaces de retrait: comptes fermés, pseudonymes, groupes privés, contenus éphémères ou périodes de déconnexion. Ces pratiques montrent que les coulisses n’ont pas complètement disparu. Elles doivent désormais être activement organisées et protégées au sein de dispositifs principalement conçus pour accroître la visibilité.
Le numérique ne se contente d’ailleurs pas d’exposer la personnalité. Il en fait une occupation quotidienne. Il faut entretenir son profil, publier, répondre, sélectionner des images, harmoniser ses positions et vérifier les réactions. L’artiste, le consultant, le chercheur, le journaliste ou le chef d’entreprise deviennent peu à peu les responsables de la communication de leur propre personne. Les spécialistes parlent à ce propos de «travail identitaire» ou de «travail de visibilité».
On a parfois décrit cette dynamique comme une extension des logiques de l’influence à des domaines qui n’y étaient pas initialement soumis. Les artistes, par exemple, ne se contentent plus de produire des œuvres: ils doivent aussi maintenir une présence, adapter leur communication aux plateformes et rendre leur activité lisible dans un flux continu d’images et de récits. Le modèle de l’influenceur déborde ainsi largement le métier d’influenceur.
Cette personnalité continuellement exposée devient également mesurable. Les vues, les abonnés, les commentaires et les taux d’engagement indiquent quelles publications rencontrent l’approbation. Ces chiffres ne viennent pas seulement évaluer après coup une présentation de soi, ils la corrigent progressivement. Chacun apprend quelles opinions, quelles images et quelles confidences intéressent son public. Les algorithmes ne découvrent sans doute pas qui nous sommes, mais ils nous renseignent assez précisément sur les versions de nous-mêmes qu’ils sont disposés à rendre visibles.
Nous produisons alors une image supposée nous ressembler avant de nous ajuster peu à peu aux formes de reconnaissance qu’elle obtient. Le personal branding ne consiste plus seulement à adapter son apparence à une fonction professionnelle. Il transforme la personnalité elle-même en objet de gestion continue.
Cette recherche de cohérence répond peut-être à une inquiétude plus ancienne. Déjà au début des années 1930, Musil faisait le portrait d’un monde né dans la Vienne fin de siècle et porté à son point de rupture à la veille de 1914. L’Empire austro-hongrois vivait ses dernières années tandis que les révolutions scientifiques, techniques et artistiques ébranlaient les anciennes certitudes. La physique, la psychologie, les mathématiques et les sciences sociales multipliaient les savoirs sans parvenir à leur donner une orientation commune. Leur prolifération n’empêchait pas la perte du sens, elle pouvait même y contribuer. L’individu devait apprendre à vivre au milieu d’explications de plus en plus nombreuses qui ne composaient plus un monde.
Les algorithmes ne découvrent pas directement qui nous sommes, mais ils nous renseignent assez précisément sur les versions de nous-mêmes qu’ils sont disposés à rendre visibles.
Notre époque répond à cette dispersion par une production incessante de récits personnels. Puisque le monde ne nous fournit plus de sens commun, chacun doit produire le sien. Il lui faut des valeurs, une mission et une raison d’être. Les accidents deviennent des étapes nécessaires, les échecs des enseignements et les bifurcations la preuve que nous suivions depuis toujours un chemin dont nous ignorions encore l’existence.
Le philosophe Henri Bergson appelait «mouvement rétrograde du vrai» cette étrange opération par laquelle un événement, une fois réalisé, semble avoir été possible de toute éternité. Le présent projette rétrospectivement son ombre dans le passé et transforme ce qui aurait pu ne pas arriver en accomplissement presque nécessaire. Nos récits personnels procèdent de la même manière : ils sélectionnent quelques souvenirs, réordonnent les hasards et donnent à notre existence la continuité d’un personnage dont chaque épreuve annonçait déjà ce qu’il allait devenir.
La personnalité que nous exposons n’est donc pas seulement une mise en scène du présent. Elle réécrit le passé pour lui donner la cohérence dont nous avons besoin aujourd’hui. Sennett avait décrit la disparition de l’homme public derrière l’exigence d’intimité. Les technologies numériques ont ajouté à cette exigence une mémoire continue, visible et mesurable, dans laquelle chacun peut désormais administrer les preuves de ce qu’il prétend avoir toujours été.



