Formée aux Beaux-Arts de Genève, la sculptrice Christine Goy façonne la terre depuis plus de trente ans dans son atelier niché sur les contreforts du Jura, à quelques kilomètres de Genève. Passionnée par la figure humaine, elle développe une œuvre intensément figurative où les visages, les regards et les mouvements intérieurs occupent une place centrale. Nourrie par l’observation du vivant, son expérience dans le domaine médical et son intérêt pour les arts premiers, notamment africains, ont façonné une approche profondément sensible de la sculpture. Dans le silence du modelage, Christine Goy cherche moins à reproduire le réel qu’à faire émerger une présence, une émotion, une vibration intérieure.
Votre parcours artistique est atypique et profondément enraciné dans l’observation humaine. Comment votre formation et vos premières influences ont-elles façonné votre regard de sculptrice ?
J’ai toujours été profondément attachée à l’être humain, qui demeure pour moi une source inépuisable d’inspiration. Ma formation aux Beaux-Arts de Genève m’a donné les bases du regard, mais c’est aussi mon parcours dans le milieu médical qui a nourri mon travail. Au-delà du soin, ce métier était une observation permanente du vivant : les corps, les attitudes, les fragilités, les expressions silencieuses. Très tôt, j’ai été fascinée par le mouvement, par ce qu’un visage ou une posture peuvent transmettre sans parole. La sculpture est devenue pour moi une manière de prolonger cette attention à l’humain.

Vos œuvres semblent habitées par une forte présence intérieure, notamment à travers les visages et les regards. Que cherchez-vous à révéler de l’humain dans vos sculptures ?
L’expression ne passe pas uniquement par le visage. Même immobile, une sculpture doit suggérer un mouvement intérieur. Je cherche avant tout à faire ressentir une présence, quelque chose de vivant. Une torsion, une inclinaison de tête, une tension dans les épaules peuvent parfois raconter davantage qu’un regard. J’essaie de créer ce dialogue silencieux entre l’œuvre et celui qui la regarde. Lorsque la sculpture commence à “vivre”, alors le travail prend tout son sens.
L’Afrique, les peuples premiers et certaines formes d’art tribal semblent nourrir votre univers. Qu’est-ce qui vous touche dans ces cultures et comment influencent-elles votre travail ?
Les arts premiers m’ont toujours profondément touchée. Dans certaines sculptures africaines, il existe une puissance de présence et une noblesse qui vont à l’essentiel. J’aime cette manière de révéler l’humain sans artifice, avec une grande sincérité des formes. Les visages des peuples Himba, Turkana ou Suri, par exemple, m’inspirent énormément. À travers eux, je cherche aussi à mieux comprendre nos différences et, paradoxalement, ce qui nous relie tous.

Vous travaillez principalement la terre avec une approche très organique du modelage. Que représente cette matière pour vous et en quoi conditionne-t-elle votre processus créatif ?
La terre est une matière noble et ancestrale. Il existe avec elle une relation presque immédiate, très tactile. Dès les premiers gestes, un dialogue s’installe. La matière résiste parfois, puis elle cède, elle propose autre chose. C’est un échange permanent. La terre garde la mémoire des doigts, des hésitations, des élans. J’aime cette dimension profondément physique et intuitive du modelage. C’est une matière vivante, qui oblige à être totalement présent.
Dans votre travail, on ressent une tension entre force et fragilité, silence et mouvement. Votre sculpture est-elle aussi une forme de méditation ou de quête philosophique ?
Je ne parlerais pas de démarche philosophique ou méditative. En revanche, j’ai l’immense bonheur de faire ce que j’aime le plus au monde. Quand je travaille, je suis entièrement ancrée dans ce que je fais. Le temps disparaît. Je poursuis une sculpture jusqu’au moment où un véritable dialogue s’établit entre elle et moi. C’est quelque chose de très instinctif. La force et la fragilité coexistent naturellement dans l’être humain, et elles se retrouvent sans doute dans mon travail.

À l’heure où l’art contemporain est parfois dominé par le concept, les installations ou le numérique, comment percevez-vous la place de la sculpture figurative aujourd’hui ?
La sculpture figurative peut parfois sembler démodée aux yeux de certains, mais elle a traversé toutes les époques et toutes les modes. Je reste profondément attachée au travail manuel. Je me considère autant comme artiste qu’artisan. Les nouvelles technologies ouvrent des perspectives fascinantes, mais elles peinent encore, selon moi, à transmettre cette vie intérieure, cette âme que peut porter une sculpture façonnée à la main. Le contact direct avec la matière demeure irremplaçable.

Le marché de l’art évolue rapidement, entre internationalisation, réseaux sociaux et nouvelles attentes des collectionneurs. Quel regard portez-vous sur ces transformations et sur la place des artistes indépendants ?
Il est devenu difficile d’exister en tant qu’artiste indépendant. Les réseaux sociaux offrent une visibilité immense, mais ils créent aussi une forme de saturation permanente: des milliers d’images, d’expositions, d’artistes apparaissent chaque jour. Il faut réussir à trouver sa voie au milieu de ce flux. Je sculpte depuis plus de trente ans, mais je n’ai osé me dire “artiste” que récemment, lorsque j’ai cessé mes autres activités professionnelles. Avant cela, je ne me sentais pas totalement légitime. Aujourd’hui encore, je pense que ce métier exige autant d’humilité que de persévérance.
Après plusieurs décennies de création, qu’aimeriez-vous transmettre aujourd’hui — à vos élèves, aux jeunes artistes et aux personnes qui découvrent votre travail ?
J’aimerais transmettre l’amour du beau, mais surtout le bonheur de créer. Ce moment unique où l’on se retrouve seul face à la matière, dans un dialogue intime avec son œuvre. Je crois qu’il faut beaucoup d’audace pour créer, mais aussi énormément d’humilité. Accepter de chercher, de douter, de recommencer sans cesse. Une phrase d’Alberto Giacometti m’accompagne depuis longtemps : « L’idée de faire une peinture ou une sculpture de la chose telle que je la vois ne m’effleure plus. C’est comprendre pourquoi ça rate, que je veux. » C’est peut-être cela, au fond, le véritable travail de l’artiste.




