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@Homère: merci pour le partage

  • Boris Sakowitsch
  • 15 août 2026
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L’Odyssée circulait depuis près de trois mille ans sans que personne ne soupçonne qu’il s’agissait d’un manuel de leadership. Il faut reconnaître que notre époque possède un remarquable talent pour expliquer aux grandes œuvres ce qu’elles sont censées nous apprendre.

Les chefs-d’œuvre nous apprennent évidemment quelque chose. Ils ont même longtemps participé à l’éducation morale, politique et esthétique de ceux qui les lisaient ou les écoutaient.

À vrai dire L’Odyssée n’a pas attendu Christopher Nolan pour nourrir des réflexions sur le courage, la fidélité, la ruse, le pouvoir ou le retour. Le problème commence lorsque cette richesse est ramenée à quelques enseignements immédiatement applicables, comme si toute œuvre devait pouvoir se transformer en guide pratique, en méthode de développement personnel ou en liste de conseils destinés pour dirigeants pressés.

L’Odyssée n’a pas attendu Christopher Nolan pour nourrir des réflexions sur le courage, la fidélité, la ruse, le pouvoir ou le retour.

Depuis la sortie du film de Nolan, les publications se multiplient sur les réseaux comme dans la presse économique. «5 Leadership Lessons from Christopher Nolan’s The Odyssey», annonce l’une d’elles. Forbes propose de son côté «3 Key Lessons for Leaders in Christopher Nolan’s Movie The Odyssey». On y apprend notamment que les détours d’Ulysse inviteraient les entreprises à construire des «feuilles de route adaptatives plutôt que des diagrammes de Gantt rigides».

Un article publié par le magazine américain Inc. va plus loin encore: «Christopher Nolan’s “The Odyssey” Isn’t Just a Movie—It’s a Leadership Manual for Startup Founders». Le poème y est relu à travers les neuf profils de l’ennéagramme. Calypso représente le confort séduisant de la dépendance; les Sirènes, les regrets et la nostalgie qui paralysent l’entrepreneur; Éole, la tentation aveugle de courir après chaque nouvelle opportunité; tandis que l’affrontement avec le Cyclope permet d’alerter les entrepreneurs contre les ravages de l’ego.

On hésite à poursuivre. Bon, allez: Circé pourrait probablement illustrer la conduite du changement, Charybde et Scylla la gestion des risques, tandis que Pénélope, avec vingt années passées à contenir les prétendants, mériterait une certification en gouvernance ou en « management de parties prenantes ». Quant au cheval de Troie, absent de l’essentiel du poème d’Homère mais suffisamment connu pour rejoindre n’importe quelle présentation PowerPoint, il offre une excellente introduction aux «stratégies de pénétration de marché».

Cette récupération n’est pas nouvelle. La littérature managériale a déjà transformé L’Art de la guerre de Sun Tzu en manuel de stratégie concurrentielle, Le Prince de Machiavel en guide de conquête du pouvoir, Marc Aurèle en spécialiste de la gestion du stress et Nietzsche en promoteur du dépassement de soi. Il était assez logique qu’Ulysse finisse par rejoindre cette bibliothèque de développement personnel. Le succès du film de Nolan lui offre simplement un nouveau marché.

L’erreur ne tient pas seulement au caractère assez pauvre des enseignements proposés. Humilité, courage, persévérance, loyauté, adaptation: il est difficile de s’opposer à des qualités aussi généreusement distribuées. Elles présentent le double avantage de ne rien coûter et de convenir indifféremment à un guerrier achéen, un apprenti plombier, un responsable des ressources humaines ou encore un candidat à une élection municipale.

Il n’est pas du tout certain qu’Ulysse constitue un modèle très recommandable pour un séminaire de direction.

Elle tient surtout à cette habitude de ne plus pouvoir rencontrer une œuvre sans lui demander immédiatement à quoi elle pourrait servir. Un livre, un tableau ou un film devrait nécessairement nous apprendre quelque chose, développer une compétence, améliorer notre comportement ou nous aider à devenir une version un peu plus performante de nous-mêmes. L’expérience esthétique ne suffit plus. Il lui faut des objectifs, des résultats et, si possible, quelques enseignements faciles à reproduire dès le lundi matin.

Il n’est pourtant pas certain qu’Ulysse constitue un modèle très recommandable pour un séminaire de direction. Ok il est rusé, ça, c’est sûr. Mais il ment avec une remarquable constance et, après avoir échappé à Polyphème, provoque inutilement le Cyclope en lui révélant son nom, attirant sur lui la colère de Poséidon. Désireux d’entendre le chant des Sirènes, il demande à ses compagnons de l’attacher au mât tandis qu’ils se bouchent les oreilles avec de la cire. Le procédé est ingénieux: le chef accède seul à ce qui demeure interdit à son équipage, tout en prenant soin de neutraliser à l’avance les effets de sa propre curiosité. Son voyage s’achève seul, sans aucun des hommes partis avec lui, et son retour à Ithaque se solde par le massacre méthodique de tous les prétendants.

Certes, tous leurs malheurs ne peuvent lui être imputés. Homère précise dès les premiers vers que les compagnons se sont aussi perdus par leur propre imprudence, notamment lorsqu’ils ont mangé les troupeaux du Soleil malgré les avertissements reçus. La responsabilité est partagée, ce qui rend le poème plus intéressant et son utilisation en formation beaucoup moins commode. Une analyse des causes profondes conclurait probablement à quelques problèmes de gouvernance, à une circulation imparfaite de l’information et à une culture d’entreprise insuffisamment alignée.

L’Ulysse de LinkedIn ressemble moins à celui d’Homère qu’au portrait-robot du dirigeant contemporain.

La lecture managériale corrige donc discrètement le personnage. Elle conserve le stratège, le meneur d’hommes et l’individu capable de s’adapter à l’incertitude. Elle écarte le pillard, l’amant, le menteur, l’orgueilleux et le vengeur. L’Ulysse de LinkedIn ressemble moins à celui d’Homère qu’au portrait-robot du dirigeant contemporain: résilient, agile, courageux, mais suffisamment humble ou faussement modeste pour reconnaître dans une publication qu’il lui arrive parfois de douter.

Or L’Odyssée ne raconte pas vraiment la réussite d’un homme qui surmonte des obstacles pour atteindre son objectif. Si tel était le cas, son héros aurait probablement mis moins de dix ans pour parcourir la distance qui sépare Troie d’Ithaque. Elle raconte le retour, le nostos, en grec un retour devenu presque impossible parce que celui qui revient n’est plus exactement celui qui était parti.

Ulysse a passé vingt années loin de chez lui: dix ans à la guerre, dix autres à errer. Lorsqu’il atteint enfin Ithaque, personne ou presque ne le reconnaît. Son fils ne l’a jamais connu autrement qu’à travers les récits des autres. Pénélope ne peut se contenter de sa parole. Son père le reconnaît à des souvenirs partagés, sa nourrice à une cicatrice, son chien Argos à une présence que les hommes ne perçoivent plus. Pour retrouver sa place, Ulysse doit accumuler les preuves de ce qu’il fut, alors même que le voyage l’a rendu différent.

Cette question intéresse assez peu les fabricants de leçons de leadership. Elle est pourtant au cœur du poème: comment un homme demeure-t-il le même après avoir changé? Qu’est-ce qui permet de reconnaître quelqu’un après vingt ans d’absence, plusieurs naufrages, quelques amours et une guerre? Un nom, un corps, une mémoire, un récit? Ulysse ne revient pas seulement à Ithaque. Il doit redevenir celui que les autres attendaient.

Homère le présente dès le premier vers comme polytropos. Le mot a été traduit par «l’homme aux mille tours», l’homme rusé, fertile en expédients, mais il désigne aussi celui qui a beaucoup erré et dont l’identité emprunte plusieurs directions. Ulysse survit précisément parce qu’il ne coïncide jamais tout à fait avec une définition stable de lui-même. Il est roi, guerrier, naufragé, mendiant, conteur, amant et époux. Il change de vêtements, de discours et parfois de nom selon ceux qu’il rencontre.

Pour retrouver sa place, Ulysse doit accumuler les preuves de ce qu’il fut, alors même que le voyage l’a rendu différent.

Devant Polyphème, il se présente comme «Personne». La ruse est célèbre. Lorsque le Cyclope aveuglé appelle ses semblables à l’aide et leur explique que Personne l’attaque, ceux-ci concluent qu’il n’a besoin d’aucun secours. Ulysse échappe au monstre grâce à cette disparition momentanée de son identité. Il renonce à son nom pour sauver sa vie, avant que son orgueil ne le pousse à le révéler depuis son navire.

L’épisode contient une conception de l’identité beaucoup plus riche que celle proposée par les disciples du personal branding. Le nom protège autant qu’il expose. La réputation donne une place dans le monde, mais elle rend aussi vulnérable. Ulysse sait devenir Personne lorsqu’il faut échapper au regard d’autrui, puis redevient Ulysse lorsqu’il veut que son exploit lui appartienne. Toute la catastrophe tient peut-être dans ce désir d’être reconnu comme l’auteur de sa propre réussite.

Les réseaux professionnels nous enseignent exactement le mouvement inverse. Il ne faut jamais être Personne. Il faut occuper l’espace, raconter son parcours, affirmer ses valeurs et veiller à ce que chaque expérience renforce une identité reconnaissable. Le silence ressemble à une absence, la discrétion à un défaut de positionnement et l’anonymat à une occasion manquée. Même la lecture d’Homère doit devenir une preuve de perspicacité professionnelle.

Le film de Nolan n’est d’ailleurs pas responsable de ce traitement. Sa puissance visuelle et son succès ont simplement remis le poème en circulation dans une culture qui ne sait plus très bien que faire des œuvres lorsqu’elles résistent au commentaire immédiatement utile. À peine sorti de la salle, chacun est invité à produire une opinion, une interprétation ou, mieux encore, un enseignement applicable. Voir ne suffit plus: il faut convertir ce que l’on vient de voir en contenu.

Cette transformation appauvrit moins Homère, qui en a vu d’autres en près de trois millénaires, que notre propre rapport à la culture. Nous ne demandons plus aux œuvres de compliquer notre perception, d’introduire un doute ou de nous confronter à ce qui ne se laisse pas immédiatement résoudre. Nous leur demandons de confirmer ce que nous savions déjà, c’est-à-dire l’importance de la persévérance, de l’humilité, de la confiance et du travail en équipe.

Voir ne suffit plus: il faut convertir ce que l’on vient de voir en contenu.

Ulysse nous intéresse pourtant parce qu’il ne possède aucune de ces qualités de manière constante. Il est courageux et lâche, fidèle et infidèle, prudent et orgueilleux, lucide et aveuglé par son désir de gloire. Le poème ne résout pas ces contradictions. Il les fait voyager ensemble, à travers une longue odyssée.

Homère n’a donc pas écrit un manuel de leadership. Il a composé l’histoire d’un homme qui ne retrouve son nom qu’après avoir appris à le perdre, et dont le retour dépend moins de sa capacité à rester lui-même que de toutes les métamorphoses qui lui ont permis de survivre.

Un coach lui aurait probablement conseillé de travailler la cohérence de sa marque personnelle. Ulysse avait déjà compris qu’il lui faudrait avant tout devenir Personne.

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