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La République des spectateurs

  • Julie des Esseintes
  • 14 juin 2026
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Donald Trump a fêté hier ses 80 ans. Rien d’exceptionnel jusque-là. Après tout les présidents eux aussi vieillissent comme tout le monde. Plus singulier en revanche: pour l’occasion, la Maison-Blanche s’est transformée en arène. Grâce à son ami Dana White, patron de l’UFC, les arts martiaux mixtes ont fait leur entrée au cœur du pouvoir américain.

L’anecdote pourrait prêter à sourire, pourtant derrière le spectacle se dessine une vieille histoire, plus ancienne que le pouvoir lui-même. Depuis Rome, les gouvernants ont compris qu’une société ne se maintient pas uniquement par les institutions, les lois ou l’administration. Elle a également besoin de récits, de symboles et d’émotions collectives. Panem et circenses. les empereurs distribuaient du pain et organisaient des combats de gladiateurs. Les régimes modernes disposent des stades, des écrans et des réseaux numériques.

À mesure que les sociétés deviennent plus complexes et plus techniques, elles semblent éprouver un besoin croissant de spectacles capables de transformer cette complexité en récits simples. Le sport remplit souvent cette fonction. Il met en scène des affrontements lisibles, produit des héros identifiables et offre des victoires ou des défaites que chacun peut comprendre immédiatement.

Cette intuition traverse depuis longtemps le cinéma et la culture populaire. En 1975, le film Rollerball imaginait un monde dans lequel les États avaient disparu au profit de grandes corporations technocratiques. Les citoyens y vivaient dans une prospérité relative, mais avaient renoncé à toute ambition politique. Leur énergie collective était canalisée vers un sport ultra-violent mêlant patins, motos et affrontements quasi mortels. Le Rollerball n’était pas seulement un divertissement. Il constituait le cœur même du système. Il rappelait quotidiennement à chacun la puissance de l’organisation collective et la faiblesse de l’individu. Le plus intéressant est que le héros du film finit par devenir un problème. À force d’être admiré, il menace le récit officiel. Les dirigeants découvrent alors que leur véritable ennemi n’est pas la violence, qu’ils encouragent volontiers, mais l’individu capable d’échapper à la logique du spectacle. Près d’un demi-siècle plus tard, Rollerball apparaît moins comme une fiction futuriste que comme une réflexion sur certaines tendances profondes des sociétés contemporaines.

À mesure que les sociétés deviennent plus complexes et plus techniques, elles semblent éprouver un besoin croissant de spectacles capables de transformer cette complexité en récits simples.

Cette idée n’est pas propre à la fiction. En 1967, Guy Debord observait déjà que les sociétés modernes tendaient à remplacer l’expérience directe du réel par sa représentation. Le spectacle n’était pas seulement pour lui une forme de divertissement. Il devenait progressivement un mode d’organisation de la vie collective. Neil Postman formulera une inquiétude comparable dans son livre « Se distraire à en mourir ». Là où George Orwell craignait un monde où les livres seraient interdits, Postman redoutait un monde où ils deviendraient inutiles parce que chacun préférerait se divertir.

Les régimes autoritaires ont toujours entretenu une relation privilégiée avec les démonstrations de puissance collective. L’Allemagne nazie fit des Jeux olympiques de 1936 une vitrine idéologique. L’Union soviétique multiplia les grandes cérémonies sportives. L’objectif n’était pas tant de célébrer le sport que de produire un sentiment d’appartenance et de cohésion autour d’un récit commun.

On aurait tort cependant de considérer ces phénomènes comme l’apanage des régimes autoritaires. Les démocraties elles-mêmes n’échappent pas à cette logique. Les grandes compétitions sportives, les événements médiatiques mondialisés ou certaines formes de divertissement permanent participent également à la fabrication d’émotions collectives. La différence tient moins au procédé qu’à son intensité et à l’usage politique qui en est fait.

La singularité de notre époque réside sûrement dans cette coexistence paradoxale entre une organisation toujours plus technocratique de la société et un recours toujours plus fréquent aux ressorts émotionnels du spectacle. Les données, les algorithmes et les procédures permettent d’administrer le réel avec une précision inédite. Ils peinent en revanche à produire ce qui fait tenir une communauté humaine: un imaginaire partagé, des symboles communs et le sentiment d’appartenir à une même histoire. C’est souvent à cet endroit que le spectacle intervient.

Là où George Orwell craignait un monde où les livres seraient interdits, Postman redoutait un monde où ils deviendraient inutiles parce que chacun préférerait se divertir.

Il existe d’ailleurs un parallèle frappant entre cette culture du spectacle et les difficultés rencontrées par certains discours fondés sur le long terme. La protection de l’environnement, la sobriété énergétique ou la préservation des équilibres écologiques exigent de la patience, de la mesure et une forme de discipline intellectuelle. Elles reposent sur des chaînes de causalité complexes dont les effets ne sont souvent visibles qu’après plusieurs années.

Le spectacle fonctionne selon une logique différente. Il privilégie les événements immédiats, les rapports de force visibles et les récits facilement identifiables. Là où l’écologie parle d’interdépendances, de limites et de responsabilités partagées, le spectacle préfère les démonstrations de puissance, les conquêtes et les affrontements. L’un demande du temps, l’autre offre des satisfactions immédiates.

Ce n’est probablement pas un hasard si certaines figures politiques contemporaines parviennent à conjuguer fascination pour les démonstrations de force et méfiance à l’égard des contraintes environnementales. Ces deux visions du monde reposent souvent sur des imaginaires difficilement conciliables. L’une considère le monde comme un système fragile dont il convient de préserver les équilibres, l’autre privilégie l’idée de maîtrise, de dépassement et de conquête.

Les démocraties occidentales n’ont jamais produit autant d’informations, autant de contenus et autant d’occasions de participer au débat public. Pourtant, jamais peut-être l’attention collective n’a paru aussi difficile à mobiliser sur les questions qui engagent véritablement l’avenir.

La question n’est donc pas de savoir si l’UFC a sa place à la Maison-Blanche, ou si le trumpisme est une forme d’autoritarisme. Elle consiste plutôt à s’interroger sur ce que révèle un tel événement. Pourquoi les sociétés les plus avancées semblent-elles éprouver un besoin croissant de transformer la politique en spectacle? Pourquoi le citoyen tend-il à devenir spectateur? Et pourquoi la participation à la vie publique prend-elle de plus en plus souvent la forme d’une réaction émotionnelle plutôt que d’une délibération?

Pendant longtemps, on a cru que la menace qui pesait sur les sociétés libres viendrait de la censure, de la propagande ou de la force brute. Les démocraties occidentales n’ont jamais produit autant d’informations, autant de contenus et autant d’occasions de participer au débat public. Pourtant, jamais peut-être l’attention collective n’a paru aussi difficile à mobiliser sur les questions qui engagent véritablement l’avenir.

L’image d’une cage de MMA dressée sur la pelouse de la Maison-Blanche vaut peut-être davantage qu’un long discours sur l’état de notre époque.

Dans Rollerball, le spectacle est imposé par le système. Dans nos sociétés, il est devenu un produit que nous réclamons nous-mêmes. C’est sans doute ce qui le rend plus efficace encore. La plupart des civilisations ne disparaissent pas lorsqu’elles cessent de produire des richesses ou des technologies. Elles déclinent lorsqu’elles ne savent plus distinguer ce qui les divertit de ce qui les gouverne.

L’image d’une cage de MMA dressée sur la pelouse de la Maison-Blanche vaut peut-être davantage qu’un long discours sur l’état de notre époque. En tout cas elle confirme une vision de la politique conçue comme un spectacle violent entre winners et losers.

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