David Hockney s’est éteint cette semaine à l’âge de 88 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers géants d’une époque où les artistes avaient encore le temps d’observer le monde avant de le commenter. On se souviendra bien sûr de ses piscines. De cette lumière de néon californienne devenue sa signature. De ces bleus éclatants qui ont fini par incarner à eux seuls une certaine idée du rêve américain. À force de regarder Hockney comme le peintre de l’été permanent, on a peut-être oublié l’essentiel: ses piscines n’ont jamais parlé de baignade. Elles parlent de solitude.
Il suffit de regarder A Bigger Splash. Une éclaboussure gigantesque occupe le centre de la toile. Pourtant, celui qui a plongé a disparu. Il n’y a personne. Juste la trace d’un événement déjà passé. Que reste-t-il au juste de cette tragédie sans histoire? Une maison géométrique, deux palmiers esseulés, un ciel sans nuage, et une eau limpide, parfaitement maîtrisée. Sous les couleurs éclatantes de la Californie se cache peut-être l’une des représentations les plus justes de l’ennui moderne.

Hockney a souvent été présenté comme un peintre de la légèreté. Je l’ai toujours vu comme un peintre de l’absence et du vide existentiel. On rapproche souvent Hockney d’Edward Hopper. Les deux artistes partagent ce goût des espaces silencieux et d’architectures plus vivantes que les humains qui les habitent. Hopper peint l’attente, Hockney peint la vacuité. Chez Hopper, quelque chose peut encore arriver. Un train entrer en gare, une porte s’ouvrir, une rencontre avoir lieu. Le temps est suspendu. Avec Hockney, on arrive toujours après les autres. Quelque chose vient de se produire, les protagonistes ont disparu. Pendant ce temps le spectateur se retrouve seul face à la scène, dans le décor d’une histoire déjà terminée.
On a perdu le chemin pour remonter à la surface. Ça me rappelle The Swimmer, ce film étrange de 1968 dans lequel Burt Lancaster traverse un quartier huppé du Connecticut en nageant de piscine en piscine. Ce qui commence comme une fantaisie estivale se transforme peu à peu descente existentielle. À chaque bassin traversé, une illusion s’effondre. À chaque plongée, un homme se rapproche de sa propre vérité; et au bout de ce road trip aquatique, un plongeon final en forme de tragédie. Chez Hockney aussi, l’eau semble moins destinée à rafraîchir qu’à réfléchir. Cette mélancolie discrète explique sans doute pourquoi ses tableaux vieillissent si bien. Ils racontent un monde où tout semble parfait et où quelque chose manque toujours. Aucun répit possible à la puissance artificielle de l’homme.
Peut-être est-ce pour cela que ces piscines nous fascinent encore: elles ressemblent à nos vies contemporaines, impeccablement entretenues, lumineuses et photogéniques. On y plonge comme Narcisse se penchait sur l’eau.



