On pourrait croire à une faute de frappe. Pourtant, au Bhoutan, le BNB ne désigne pas un indicateur financier mais le Bonheur National Brut.
Depuis les années 1970, ce petit royaume niché au cœur de l’Himalaya a fait un choix radical: considérer que la richesse d’une nation ne peut être résumée à sa seule production économique. Lorsque le quatrième roi du Bhoutan, Jigme Singye Wangchuck, déclare que «le Bonheur National Brut est plus important que le Produit Intérieur Brut», beaucoup y voient alors une formule idéaliste. Plus de cinquante ans plus tard, cette vision continue pourtant d’orienter les politiques publiques du pays.
L’idée n’est pas de rejeter l’économie de marché ni le développement. Le Bhoutan cherche plutôt à équilibrer croissance économique, préservation de l’environnement, protection de la culture et qualité de vie de sa population. Ces quatre piliers constituent encore aujourd’hui le socle du Bonheur National Brut.

Mais comment mesurer le bonheur?
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le BNB n’est pas une notion abstraite ou philosophique. Le Bhoutan a développé un véritable indice national fondé sur 33 indicateurs regroupés en neuf domaines : santé, éducation, niveau de vie, qualité de l’environnement, gouvernance, équilibre du temps, vitalité des communautés, bien-être psychologique et préservation culturelle. Des enquêtes nationales régulières permettent d’évaluer ces différents critères et d’orienter les politiques publiques.
Cette approche peut surprendre un observateur occidental. Pourtant, certaines questions paraissent aujourd’hui étonnamment modernes : les habitants disposent-ils de suffisamment de temps libre? Le tissu social est-il préservé? La croissance économique se fait-elle au détriment de l’environnement? Les citoyens ont-ils confiance dans leurs institutions? Autant d’interrogations qui alimentent désormais les débats sur la responsabilité des entreprises, la durabilité des modèles économiques ou encore la qualité de vie au travail.
Le Bhoutan n’est évidemment pas un paradis. Le pays fait face à des défis économiques réels, notamment l’emploi des jeunes, l’émigration ou sa dépendance à l’hydroélectricité. Mais il demeure un laboratoire unique à l’échelle mondiale, observé de près par de nombreuses organisations internationales qui s’intéressent aux indicateurs de bien-être au-delà du PIB.
Cette philosophie se traduit également dans la manière dont le Bhoutan envisage le tourisme.
Là où certaines destinations cherchent à augmenter toujours davantage leur fréquentation, le royaume privilégie depuis plusieurs décennies une approche dite «High Value, Low Impact» : accueillir moins de visiteurs mais mieux maîtriser leur impact sur le territoire. Cette stratégie se matérialise notamment par une contribution de développement durable actuellement fixée à 100 dollars américains par personne et par nuit pour la plupart des visiteurs internationaux. Les fonds collectés participent notamment au financement de l’éducation, de la santé, des infrastructures et de la protection de l’environnement.
Pour le voyageur, cette vision prend une dimension très concrète. Elle se ressent dans la limitation volontaire du tourisme de masse, dans la préservation remarquable des paysages, dans l’architecture traditionnelle omniprésente ou encore dans le rythme de vie qui semble parfois défier l’accélération du monde moderne.
C’est peut-être là que réside la véritable singularité du Bhoutan. Plus qu’une destination, le pays propose une réflexion. À l’heure où les entreprises s’interrogent sur leur impact sociétal, où les investisseurs intègrent des critères extra-financiers et où les individus cherchent un meilleur équilibre de vie, le Bonheur National Brut apparaît moins comme une curiosité himalayenne que comme une question universelle: que signifie réellement prospérer?



