Pression sur les marges, montée des exigences réglementaires, intensification de la concurrence et évolution des attentes des grandes fortunes : la gestion de fortune suisse connaît une profonde transformation. François Pradervand, Responsable Private Banking Suisse chez Edmond de Rothschild, analyse les mutations qui redessinent le secteur, entre consolidation, digitalisation et montée en gamme du conseil.
Quel est votre point de vue sur la concurrence entre banques privées en Suisse?
Le paysage de la gestion de fortune en Suisse est en constante évolution, et c’est à mes yeux un catalyseur nécessaire pour préserver le rôle de la Suisse dans la gestion de fortune mondiale. Une industrie statique servirait moins bien les grands patrimoines. Plus que de concurrence, je parlerais d’un écosystème composé de banques privées, de grands établissements universels et de gestionnaires de fortune indépendants. Ces différents acteurs participent au rayonnement de la place financière suisse avec des offres complémentaires.
Faut-il s’inquiéter de l’expansion des banques alémaniques en Suisse romande?
Il est intéressant d’observer que certains acteurs alémaniques étendent désormais leur présence au-delà de leur marché historique. La logique strictement cantonale est de moins en moins prégnante. L’accentuation de la concurrence confirme cette évolution et incite chaque établissement à renforcer ses atouts différenciants, qu’il s’agisse de la proximité avec les entrepreneurs et les familles, de la culture d’investisseur ou de la capacité à accompagner des situations patrimoniales complexes.
Les marges en gestion de fortune sont-elles sous pression?
Les marges de notre industrie sont clairement sous pression. Les exigences réglementaires et de conformité se sont fortement renforcées – en matière de KYC, de lutte contre le blanchiment, de reporting, de surveillance et de contrôle des transactions – ce qui alourdit durablement la base de coûts. Les acteurs les plus modestes sont davantage exposés, ce qui contribue à une consolidation du secteur.
Le banquier devient davantage un coordinateur capable de mobiliser des expertises spécialisées.
Parallèlement, les clients sont aujourd’hui plus sensibles à la transparence et à la justification des frais qu’il y a dix ans. La réponse consiste à démontrer la valeur ajoutée du conseil, de l’allocation et de l’ingénierie patrimoniale, plutôt qu’à entrer dans une guerre des prix.
Comment les attentes des clients fortunés ont-elles évolué? Et celles des jeunes générations?
Les clients fortunés attendent aujourd’hui bien plus qu’une simple performance financière. Ils recherchent un accompagnement global sur la transmission, la gouvernance familiale, les projets entrepreneuriaux, la philanthropie ou encore l’investissement à impact.
Le banquier devient davantage un coordinateur capable de mobiliser des expertises spécialisées – wealth planning, investissement, crédit complexe ou philanthropie – selon les besoins des familles.
Les jeunes générations, en particulier, attendent une expérience « phygitale », combinant une relation humaine de confiance avec des services digitaux simples et fluides. Elles souhaitent être davantage impliquées dans les décisions et accompagnées autant dans la transmission des valeurs que du patrimoine.
La Suisse conserve-t-elle un avantage compétitif face à Singapour, Londres ou Dubaï? Les nouvelles exigences fiscalo-réglementaires réduisent-elles son attractivité?
La Suisse reste au cœur de la gestion de fortune mondiale. Elle fait partie des trois plus grands centres de booking cross-border, avec Hong Kong et Singapour, et s’appuie sur une base de clientèle très diversifiée en Europe, au Moyen-Orient et en Amérique latine.
Son atout majeur demeure le couple stabilité / sécurité. Dans un contexte géopolitique tendu, la Suisse joue pleinement son rôle de « flight to safety », ce qui renforce son statut de place de référence pour la protection et la diversification internationale des patrimoines.
Les nouvelles exigences fiscales et réglementaires sont parfois perçues comme une contrainte, mais elles constituent également un facteur de crédibilité et de durabilité. Elles s’appliquent à l’ensemble des grandes places financières, et la Suisse dispose d’une infrastructure réglementaire robuste, capable d’offrir une combinaison rare de sophistication financière, de conformité élevée et de gestion de situations cross-border complexes.
Selon vous, des évolutions réglementaires ou technologiques sont-elles susceptibles de transformer la concurrence?
Les nouvelles réglementations ne sont pas seulement une contrainte, elles constituent aussi un catalyseur de transformation. Elles accélèrent la digitalisation, l’amélioration de la qualité des données et l’industrialisation de certains processus.
La Suisse dispose d’une infrastructure réglementaire robuste, capable d’offrir une combinaison rare de sophistication financière, de conformité élevée et de gestion de situations cross-border complexes.
Combinées aux avancées technologiques – data, intelligence artificielle et automatisation –, elles vont redessiner la frontière entre les services standardisés et le conseil à forte valeur ajoutée. Les acteurs capables d’orchestrer une expérience phygitale de haut niveau tout en préservant la qualité du conseil humain disposeront d’un avantage concurrentiel.








